1er mai
Exposition Vues de dos, aux Franciscaines à Deauville : le dos dans l’art pictural, quand il devient le motif principal de l’oeuvre. Y a-t-il un équivalent en littérature, de cette anonymisation ou de cette érotisation ? Le dos qui cache l’individu, qui révèle son pouvoir ou sa faiblesse. Le dos qui reconstruit la composition et offre un nouveau regard. C’est une exposition, et ce n’est pas si courant, qui change le point de vue. De la nuque à la chute des reins, tout change.
Lorsqu’on dit dos, j’en ai un mémoire. La courbe précise d’omoplates dans le carré du dos d’une robe, souvenir aussi précis qu’un regard ou un sourire, et qui ravage le coeur. De quels dos se souvient-on ?
2 mai
Faudrait-il ici quelques lignes sur l’octuor de Schubert vu, en concert, à Deauville, avant-hier, ou sur le très beau film Vivaldi et moi, hier soir au cinéma ? C’est la musique classique, mais surtout, ce qui marque, c’est le plaisir du jeu. En live, les huit musiciens du festival de Pacques de Deauville, dont j’ai appris depuis la méthode de cooptation depuis 30 ans, qui fait des merveilles : ces gens ont envie de jouer ensemble. Et c’était palpable. Même sentiment pendant Vivaldi et moi, film dur : c’est le plaisir du jeu qui compte, et la liberté. Ah, la scène lors de laquelle Vivaldi découvre Cecilia, alors qu’une à une les violonistes échouent à tenir le rythme ! Le plaisir de jouer ensemble. Je ne suis pas musicien. L’écriture est une pratique éloignée de cette virtuosité complice dans laquelle s’exprime une émotion partagée. Et avec le public.
Ce qu’on peut toucher du doigt lors d’une lecture ? Seul moyen de s’en approcher. Un musicien à ses côtés.
3 mai
Chance de découvrir hier soir, en l’église de Cloyes-les-Trois-Rivières, le contre-ténor et accordéoniste Rémy Brès-Feuillet. Un programme étonnant, pour voix, accordéon et orgue (Étienne Berny). De Bach à Piazolla. On n’était pas très bien assis sur ces bancs d’église (à croire qu’on ne doit pas trouver la messe trop confortable). Mais ce qui est sûr, on va suivre ce chanteur-accordéoniste et tâcher de le revoir.
4 mai
Ce qui secoue encore : deux nuits de sommeil agité où reviennent les fantômes. S’y scénarisent des échos des humiliations passées. Après si longtemps, subir encore les réminiscences. Partager ça avec toutes celles et tous ceux qui, certains jours, rêvent d’oublier leurs nuits.
5 mai
L’événement littéraire : Antoine Volodine qui en termine avec le post-exotisme en onze livres publiés simultanément chez onze éditeurs différents ! Ce sera un moment fou de la rentrée littéraire. Un moment marquant dans l’histoire de la littérature, aussi. Et quel pied de nez à la marchandisation ! L’édition, particulièrement mise à mal ces derniers jours, montre là qu’elle n’est définitivement pas un secteur comme les autres. Viva Volodine !
6 mai
A témoigné. Hier soir, devant une quinzaine de personnes. Dire ce qui a été traversé. Moins difficile que je pensais. Utile, j’espère. Pour que d’autres sachent les signes, les conséquences. La difficulté. Et que la maladie se soigne, qu’on en sort. Que ce n’est qu’une maladie. Pouvoir en parler. Sans trembler. C’est le signe aussi de la guérison qui progresse. C’est ça : la guérison qui progresse.
7 mai
Terrasse. Café des phares. Place de la Bastille. Nous construisons la prochaine aventure. Nous sommes trois. Nous parlons de mon prochain livre. Car prochain livre il y aura. Et je me réjouis de ce qui arrive. Ne pas en dire plus. Pas encore. Mais c’est une sacrément belle aventure qui s’annonce.
8 mai
De diou, quand les planètes se réalignent, elles ne font pas semblant.
9 mai
De l’obsession des mots. C’est ce qu’il a dit. Comme cela qu’il m’a présenté. Obsédé par les mots. Une façon de m’envisager qui n’est pas nouvelle. Il y a un bon quart de siècle, un qui m’avait consacré un portrait avait titré, faisant le malin, « l’obsédé textuel ». Croire que si je ne me reconnais pas dans l’obsession, d’autres, sans liens, en des temps éloignés, me placent dans cette case.
C’est quoi, l’obsession ? Vite, le dictionnaire. Vite, l’étymologie. Obsession. Les mots me tourmenteraient de manière incessante, s’imposeraient sans répit à mon esprit, à ma pensée, à mon inconscient. Obséder. C’est assiéger, occuper, envahir.
L’obsession est négative et totalitaire.
Alors, cette obsession pour le texte, c’est trop : trop de place, peut-être toute la place. De la place pour rien d’autre. Des mots, des phrases, du récit. Je ne serais fait que de cela.
Absurde ? Pas vraiment. Pas si je consens à l’honnêteté : tout est d’abord discours. Et ce qui tente d’être autre chose m’intéresse moins. Les mots, le texte, le texte, les mots. Et le monde ? Sa matérialité me gêne. Elle m’embarrasse ou m’indiffère. Mais ce que le monde dit, ça, c’est autre chose. Évidemment. Ce n’est pas si simple. Mais je suis prêt à reconnaître que les mots, le texte, s’ils ne prennent pas toute la place en prenne une part considérable et première.
Celui qui parle d’obsession ajoute à son jugement une coloration négative dans laquelle je ne me retrouve pas (mais que je dois accepter de considérer). Je ne ressens pas de gêne : mon intérêt central pour le texte ne me pèse pas.
J’ai eu ce réflexe : je n’utiliserais pas le mot obsédé. Mais pourtant, c’est sans doute celui qui convient. Passionné est trop usé (il ne s’agit pas d’un hobby). Intéressé trop faible. Il y a dans l’obsession une forme de passivité qui me plaît : cela se fait malgré moi. Contre moi.
Le monde est tissé des récits que nous racontons. Les mots dont les unités sur lesquelles tout se construit. Chaque rencontre est la collision plus ou moins féconde de deux histoires, la naissance d’une nouvelle. Tant bien que mal, on tente de donner de la cohérence à sa propre vie.
Et chaque mot ouvre de nouvelles possibilités. Des opportunités.
Rien ne représente mieux le réel que les espaces multimensionnels dans lesquels les intelligences artificielles manipulent le langage. C’est ce qui ressemble le plus à ce qui se passe dans mon cerveau. Ces espaces sont l’univers dans lequel, sûrement, je me sens le plus à l’aise. C’est la forêt primitive dans laquelle j’aime m’enfoncer. Comme je feuilletais avant le dictionnaire.
Mais va pour obsession. C’est souligner mon peu d’intérêt pour ce qui résiste dans l’espace où mon corps se déplace. C’est dire ce qui me façonne et me fascine.
10 mai
Le travail sur le texte. Ne sous-estimons pas le travail sur la version du texte remise à l’éditeur. C’est un travail de réglage des détails impressionnant. Pas un mot qui ne soit remis dans la balance. Le texte revient couvert de bleu. À l’auteur, ensuite. À moi, en l’occurrence. Accepter, peser le pour, le contre. Chaque mot encore au tamis. On garde, on change, on supprime, on modifie. Tout ça pour que le moins possible se voit à la lecture et que le flux, surtout, semble naturel. Je vise la simplicité. Que tout semble évident. Facile. Et fluide. Ici, les mots seront au service de l’émotion. Je sais exactement ce que je veux : polir le texte.
12 mai
Du travail s’accumule. Ça n’a pas été souvent le cas ces dernières années. Il faut préparer des interventions. Et voir à plus de six mois devant, ce qui est un horizon lointain. Est-ce que ça reprend comme si rien ne s’était produit ? Oh. Non. Les opportunités sont celles que je choisis. Celles que je provoque. Avec la volonté et l’assurance que rien, jamais, ne sera comme avant. Travailler. Oui. Mais sans la toxicité des incompétents.
13 mai
Le débat écrire avec l’IA ou pas continue de diviser alors que, plus je pratique plus je m’aperçois des possibilités des modèles de langage. Et de l’impossibilité de distinguer ce qui est bien écrit avec l’IA de ce qui est écrit à la main. Mieux : il me semble plus facile de varier son style avec l’IA qui oblige à penser sa façon d’écrire. La question n’est pas l’écriture : ce sont les raccourcis cognitifs qu’on accepte malgré soi. Par facilité. Par paresse. Les raccourcis. Les biais. Les zones d’ombre. Là aussi l’IA oblige à penser les non-dits. Ceci posé, les possibilités sont folles.
14 mai
Rassembler choses éparses à propos de la poésie et de l’intelligence artificielle. C’est finalement pas mal de choses. Ça ne va pas forcément ensemble. Ça ne fait pas forcément un livre. Mais ce n’est pas rien : des expériences, des recherches, des pistes. Il se produit quelque chose dans l’exploration. Je ne sais pas quoi, encore. Arpenter le chemin pour savoir où il mène.
16 mai
Moment de tout mettre en suspend et de plonger pour trois semaines dans la révision du manuscrit : reçu hier les annotations de l’éditeur. Le roman de janvier prochain. Il y a des chantiers ouverts à mettre sur pause, et, curieusement, la naissance d’une série très courts textes qui s’impose dans le carnet d’écriture. Comme s’il fallait un contrepoint au travail sur le texte long. Une façon d’équilibrer les choses.
17 mai
Le roman : questions de chronologie, de météo. De la cohérence avec le monde qui garantit, du mieux possible, l’effet de réel. Pleuvait-il ce jour de février ? Et, d’ailleurs, était-ce un mardi ? Ce sont des détails dont on pourrait tout aussi bien s’affranchir, et que peut-être personne ne verra. Mais c’est pour cette lectrice attentive qui, peut-être, décrocherait parce qu’un détail ne lui semblerait pas convaincant… et c’est aussi pour que toute l’invention soit plus crédible. Alors, oui, il faut savoir pour la météo, pour le lundi ou le mardi. Et d’autres détails, une foule d’autres détails. Et que ça ne nuise pas à la lecture. En être à ça de l’écriture.
18 mai
Ce que c’est que lire dans la période où l’on se relit : les textes sont passés au laser et la moindre scorie hérisse le poil. Quoi, cette répétition ? Comment ça ce hiatus ? Et cette phrase, vraiment, comment a-t-on pu laisser passer ça…? Mais ce sera sans doute pareil pour les autres qui me liront avec leur propre laser, arasant ma prose : à quoi pouvais-je donc penser pour laisser imprimer pareilles sottises ?
21 mai
Prendre une fois le RER de Paris à Cergy, au matin. Comme tant de semblables vont travailler ou rentrent du boulot et, par la force des choses, acceptent la violence du transport d’un point à un autre, d’un gagne-misère qui les épuise au logement qu’ils n’ont pas choisi. Ou inversement. Avec une régularité de pendule qui, mouvement après mouvement, broie l’âme et les os. Ça va des tunnels aux tours, le temps d’un courant d’air sur un parvis de béton. Un jour comme un autre. Mais ça sourit aux écrans greffés au creux des mains.
22 mai
Après quatre jours d’interruption, replonger dans le manuscrit. S’attaquer au superflu. Couper pour vivifier.
23 mai
Qu’est-ce qui les constitue ? Que sont-ils ? Comment justifient-ils leurs actions ? Leur inaction ? On voudrait définir leur personnalité. Leur essence. Pouvoir les décrire de telle ou telle façon et qu’ils soient toujours conformes à cette description. Ils seraient tenus à une forme de cohérence indépendante du temps et des situations. Ils y seraient au moins contraints par une tendance à se révéler conformes à ce qu’on attend d’eux. Mais l’on finira par convenir que ce n’est pas si simple.
24 mai
Ces contacts improbables. Ces relations qui se construisent. Ce qui avance. Ce qui se fait. Ce qu’on ne rattrapera jamais. Être à la fois l’espoir et le regret. Le deuil et la naissance. Être le texte qui s’écrit et l’histoire qu’on oublie. Et puis ce qui reste, ce qui résiste. Le projet. Les rendez-vous. Ce que rien n’efface.
25 mai
Il y a cette balance entre le besoin de solitude et d’inaction, d’une part, et, d’autre part, le besoin de vie sociale et de réalisation. Absolument les deux.
27 mai
Ce matin, séance de coaching autour de l’intelligence artificielle pour une autrice reconnue. Ce qu’elle pourrait faire avec et comment. J’ouvre des pistes sur des façons innovantes de travailler qui correspondent aux pratiques d’écriture qui lui sont habituelles. Les possibilités semblent infinies selon les outils qu’on utilise.
28 mai
Il y a lire à une terrasse ombragée alors qu’il fait plus de 30 degrés, et profiter d’un souffle d’air en buvant une eau gazeuse. C’est un texte de Maylis de Kerangal sur sa vue, défaillante, et le roman. Savoir que, des cinq sens, c’est la vue qu’on utilise le plus quand on décrit. Que lorsqu’on explique l’écriture, c’est du point de vue que l’on parle le plus. Le point de vue social, ou géographique. Mais rarement de comment l’on voit, selon qu’on est myope, ou presbyte. Et que ce paysage ou ce visage est différent lorsqu’ils sont net, ou flou, et à quelle distance. Et que peut-être ça change tout du rapport au monde.
29 mai
Il y a le mot peaufinage. Celui qui me vient à cette étape de relecture-réécriture. Le mot est beau parce que son étymologie semble limpide et qu’on imagine aussitôt la qualité du résultat. Pourtant les dictionnaires surprennent avec « Dérivé de peau-fine,« camarade imberbe », dans l’argot des écoles militaires. » (Académie française). Par quels détours cet imberbe martial se glisse-t-il jusqu’aux phrases de mon roman ? Comment l’auteur peut-il s’en sortir alors qu’il porte la barbe ?
30 mai
Hier, Marathon autofictif. Christophe Brault lit le journal quotidien d’Eric Chevillard de 15h30 à plus de 23 h. L’auteur est là, et, hélas, le public pas aussi nombreux qu’on pourrait l’espérer à un tel événement. C’est joyeux, ironique, mordant, poétique. Alors oui, il fallait décider d’assister à l’ensemble mais il était possible de n’y passer qu’une heure ou deux. Et ça les valait.
31 mai
Commencer la lecture de L’armée des ombres de Kessel. Littérature à objectif qui n’est pas pour rien dans l’image que l’on a de la Résistance. Elle est, au début, comme décrite par Gerbier, héroïque et patriotique, à la portée de tous, irriguant la société en lutte contre l’occupant. Très beau passage sur la fabrication et la distribution des journaux. Je garde une phrase, un peu plus loin, mise dans la bouche de celui qui aidera Gerbier à s’évader sans avoir la force physique de l’accompagner, pris qu’il est par la maladie : « Je voudrais avoir le temps de voir la fin des hommes aux yeux vides. » Hélas, ils se relèvent toujours.


