Les mots arrivent par quatre ou cinq et je les efface. C’est ce que permet l’écriture à l’écran. Ce qui n’existait pas quand j’avais 15 ans. Quatre ou cinq mots et aussitôt tout sélectionner et la touche pour supprimer. Le texte aussi volatile que le monologue intérieur. Toutes ces voix simultanées dont seules les plus fortes s’inscrivent un instant à la conscience. Et l’on passe aux suivantes. Et ça ferait de nous ce que nous sommes. Ce que nous sommes l’un pour l’autre. Et les plus rares mots encore qui ont fait les phrases qu’on échangeaient (il faut bien en parler au passé, de ces mots-là). Soit les mots, toujours d’autres mots. C’est une géologie mouvante aux strates sans hiérarchie fixe. Et donc les mots que j’écris et que je n’efface pas, et les mots que je publie. Croûte qui fige en surface et dont j’essaye de maîtriser la forme. Mots que j’ai pu t’écrire ou publier seulement pour que tu les lises. Mots dont j’ai pensé que tu serais la seule à comprendre le sens et dont par prudence j’ai pris soin de préserver l’ambivalence. Les mots écrits dans le flux de la conscience : ceux qui effacent toutes les autres strates. Ils imposent et leur force et leur rythme : je ne corrige souvent rien de ces moments.
Les mots arrivent par quatre ou cinq et je les efface. Les mots s’imposent. Les mots font des phrases que, j’espère, tu liras et que tu comprendras.
Le texte est là pour ça, ambigu et hanté. Maigre espoir d’atteindre ton monologue intérieur. Et de s’y réchauffer. Je n’en saurai rien, ni si, toi aussi, tu as effacé les quatre ou cinq mots que d’abord tu avais écris et qui sont le vide qui m’aspire quoi que je puisse écrire.
Et c’est un texte ça ? Et ça aurait le moindre sens pour qui que ce soit d’autre que toi ?
Il faudrait que je choisisse des mots que tu saurais tiens sans doute aucun. Si je ne choisissais qu’un mot ? Tu saurais à coup sûr en le lisant que c’est toujours de toi qu’il s’agit.
Ce serait le mot digue. Ce serait le mot émotion. Ce serait le mot confiance. Ce serait le mot légèreté.
Tu me dirais que c’est bien plus qu’un mot ?
À moins que ce ne soient que les masques successifs d’un seul et même mot. On ne sait jamais très bien avec les mots.