1er décembre
Décembre. Encore. Le monde ancien est mort.
3 décembre
Immoral : le mot tourne en boucle. Comment se persuade-t-on qu’on reste dans les clous quand on est si loin de la route ? Sans aucun rapport, le mot présumé. Pourquoi certains mots font la ronde ? Je ne vois pas de lien. Mais présumé immoral, ça tient. Laissons mûrir. Présumé. Il y a à creuser dans ce mot.
4 décembre
Je passe des heures à travailler avec Gemini. Version 3. L’intelligence artificielle de Google. Je produis d’un côté des infographies pour une formation que je vais bientôt donner, avec une facilité déconcertante. J’obtiens des résultats d’une qualité étonnante.
D’un autre côté, j’avance le projet de roman ; co-écrit avec l’IA ? Que je fais écrire à l’IA ? Que j’écris avec l’IA ? Il faudra trouver comment dire ça. Je suis stupéfait par la qualité des échanges avec la machine et par celle de ses production. Pour peu qu’on lui demande correctement, « ça » sait écrire, et construire une histoire, et élaborer des scènes, et plutôt bien. Qu’est-ce que ce sera dans un an, dans cinq ans ? Je vais poursuivre l’exploration.
5 décembre
Certaines chansons remuent les peines qui sédimentent. Les peines qui ne disparaissent pas et brouillent au moindre tourbillon l’eau que l’on s’efforce à laisser s’éclaircir. Les sédiments de douleur. Les sédiments qui tapissent le fond. Oui, l’eau s’éclaircit. Oui, le fleuve redevient navigable au dessus de la vase. Et il suffit de deux vers d’un poème, du refrain d’une chanson, de la résonance d’un lieu pour troubler l’eau et l’âme. Dans les sédiments fossiliseront larmes et sourires. On y retrouvera un jour des cristaux d’humiliation pure. Du temps. Il faudra du temps.
7 décembre
Les douleurs des autres. Elles n’avaient plus d’importance. Ne comptaient que les douleurs de celles et ceux qu’on aimait, et qu’on espérait limiter. Mais il n’était pas possible d’aller plus loin. On ne pouvait prendre en compte que ce qui touchait, et encore avec une extrême difficulté. Des douleurs des autres on ne savait plus rien. On devait d’abord vaincre les siennes. Ou, à défaut, les supporter. Au début, il s’agissait d’attendre qu’elles passent sans y rester. Cela ne semblait jamais sûr. Alors les douleurs des autres, vous comprenez… on pouvait tout juste espérer qu’ils n’appuient pas plus fort sur les plaies. Il y ont creusé, griffé, mordu, porté des fers incandescents et les pourritures trouvées aux lisières des décharges. Ça n’a pas arrangé grand-chose. Alors les douleurs des autres… il est temps de s’en inquiéter à nouveau. Maintenant. Maintenant seulement.
8 décembre
On parle du Rambol… j’avais oublié le Rambol. Le Rambol… deux syllabes enterrés loin dans la mémoire. Je dois les taper dans Google pour que remonte le Rambol aux noix. Un fromage qu’on mangeait à la maison quand j’avais 10 ans, et sans doute un peu plus. Il n’est pas associé à quelque chose de particulièrement heureux. Peut-être à un sentiment de privation. C’est très flou, colle gommé, une ombre de fromage et une ambiance pesante. Pas envie d’avancer plus loin… j’ai peut-être bien fait d’oublier.
9 décembre
L’IA est un outil avec lequel il est possible d’écrire. Un outil qui redéfinit ce que c’est qu’écrire. Il y a des raisons de refuser d’en user. Je les connais. Et il y a explorer ce qu’elle permet. Quelle narration ? Comment ? Jusqu’où… je cherche. Ce que je trouve est fascinant, neuf parce qu’on n’a jamais écrit de cette façon. Pour cette raison au moins je continue. Et pour ce que l’IA finira par dévoiler sur l’IA…
10 décembre
L’IA saura simuler le poids sur la cage thoracique, la tachycardie, la difficulté à respirer, la brume de tristesse qui recouvre le monde, ou la joie d’un signe révélé, le bonheur d’une présence, la délivrance d’un sourire. Elle ne saura ni ton sourire. Ni ta présence. Ni la crainte de ta disparition, ni le manque inéluctable dès la satisfaction touchée du doigt. Mais qui sait tout ça ? Qui se souvient que c’est le plus important ? Qui sait que ce qu’on crie le plus fort et qui creuse les cicatrices au fond de soi, c’est ce qu’on condamne au silence ?
11 décembre
Je pourrais écrire ici 57 fois le 13 décembre, c’est le nombre que j’aurai vécu. 57 jours de la vie d’un homme et autant de nuits. Cela donnerait un livre, un livre entier.
Il n’y a pas de raison particulière de se souvenir d’une de ses journées. Lorsque je me concentre sur une autre date, une date quelconque, rien ne distingue un… mettons un 27 septembre d’un autre 27 septembre. Tous ces jours se ressemblent. Je serais obligé d’inventer les chapitres du livre.
Plus les années passent, notons-le, plus il est probable qu’un 27 septembre devienne mémorable : c’est chaque année une chance de plus.
Pour le 13 décembre, une année se détache significativement des autres. C’était 2023. Il y a deux ans. Je n’ai à vrai dire aucun souvenir marquant d’aucun autre 13 décembre.
Je peux produire pour celui de 2023 un inventaire de souvenirs tout à fait impressionnant.
Messages (d’espoir) échangés. Sourires (rares). Pleurs. Tristesse. Solitude. Alcool. Désespoir. Incompréhension. Colère. Je me souviens avoir tout fait pour donner le change. Des jugements. Ces gens qui se détournent. La maladie contre laquelle je lutte depuis des mois.
C’est violent. Le type d’émotions, de sensations, qui font redouter l’arrivée du 13 décembre suivant. Et celui encore après. Et redouter de redouter encore longtemps les suivants.
Cela devient un anniversaire intime, un cauchemar, souvent, plein des visages fermés de celles et ceux qui ajoutaient encore du poids aux humiliations en cascade des mois précédents.
Je me raccroche à une main tendue. Il ne savait sans doute pas à quel point elle était importante. Je me raccroche à un regard et un sourire lumineux. Elle savait à quel point j’étais atteint.
Est-ce qu’on a tous un 13 décembre, comme j’ai un soir de Noël en mémoire, répliques, scène, acteurs, depuis 50 ans ? Une déflagration qui emporte des morceaux de chair, d’âme, depuis cœur et enfonce un peu plus profond l’espoir du côté inatteignable ?
Combien a-t-on dans sa vie de ces dates où l’on meurt ? De ces dates dont les autres auront fait un tombeau dont ne se relèvera jamais celui qu’on était avant ?
12 décembre
Soirée du Tripode hier, des personnes que je suis heureux de croiser, de revoir, de découvrir. Une forme de communauté qui se crée. Des nouvelles des uns et des autres. Des rires. Des souvenirs déjà avec certains. Quelque chose de réconfortant : des lieux comme celui-là existent. La distance qui sépare cette soirée de celle d’il y a deux ans. La hauteur, l’intelligence, la créativité, l’humour… Ouf. Que ça fait du bien.
13 décembre
Ne pas y penser.
15 décembre
Il aura fallu deux ans et demi pour reprendre confiance après le harcèlement. Deux romans publiés, un prix, des liens humains, des interventions publiques, des articles, l’animation de formations, d’ateliers d’écriture. Reconstruction brique à brique de l’expertise et de l’estime de soi. Les marques de reconnaissance. Deux ans et demi de reconstruction. Deux ans et demi pour accepter les pertes irréparables.
La somme des humiliations, c’est donc un an de destruction puis 30 mois à s’en remettre. À se battre pour échapper à la glu. Merci bien.
Choisissez vos managers.
18 décembre
Plongé dans les capacités de l’IA à produire du texte. Suis assez étonné par la qualité obtenue, mais je trouve les limites. Elles ne sont pas loin. Juste à portée. Mais c’est passionnant d’écrire avec : de lâcher la bride en espérant continuer vers un objectif intéressant. Je verrai… mais écrire ne peut plus être comme avant, dans de nombreux cas, ce sera automatisable.
Il faudrait que j’ai des choses à dire sur ce que c’est qu’écrire avec l’iA. J’y ai passé la journée. Des heures à trouver les justes réglages. Pas vraiment des réglages, mais construire les documents de référence qui donneront de la structure et de la cohérence au récit. Assez, mais pas trop. Même si ce n’est pas moi qui écrit, je veux garder le mouvement de l’écriture, le plaisir de ce qui se dévoile d’imprévu quand le texte naît, et les éventuelles bifurcations. L’IA fatigue parfois, oublie des consignes, mélange des informations. C’est normal, lié à sa nature. Il faut la mettre ou la remettre sur la voie, la rappeler à l’ordre lorsqu’elle se trompe. Ces erreurs, aussi, sont parfois source de réussites inattendus. Elle surprend. Et parfois elle devance l’attente. C’est un dialogue, ce sont des tensions permanentes. Est-ce jouer d’un instrument qui se désaccorderait inopinément ? Peut-être qu’il y a de ça. Et si l’on n’est jamais sur du son précis qui sortira, on peut donner le rythme, l’intensité. La part immaitrisable n’empêche rien. Les phrases arrivent, le scénario est respecté, les personnages tiennent la route, les décors ne s’effondrent pas, ça dit ce que j’ai envie que ça dise. C’est lisible, et même peut-être émouvant. Je persévère.
20 décembre
Deuxième journée pleine avec l’IA hier. Concentration maximale. Je sais maintenant que l’on peut écrire un roman avec l’intelligence artificielle, et comment. Plus de deux cents pages, avec du style, et qui raconte une histoire, et qui soit intéressante. Pas sans interventions humaines, pas sans directions, pas sans choix. Il faut corriger un peu le texte à la main : c’est ce qu’il y a de plus rapide à un moment du processus. Il faut de la méthode, mais ça marche. Et c’est différent de ce que j’aurais écrit sans IA. Les débats ne font que commencer.
21 décembre
Écrire, c’est s’offrir une deuxième vie. Je suis sans illusion : il ne restera rien. Qu’est-ce que ça voudrait dire « rester » ? Mais il n’y avait pas d’option. Un demi siècle des premiers poèmes à aujourd’hui. Un demi siècle dont la plus grande part du temps aura consisté à ne pas aboutir. Ne pas savoir ce qu’aboutir aurait été. Aboutir : arriver au bout. Au but ? Arriver : ambition de ceux qui pensent aller quelque part. Ne pas y arriver. Échouer. Mais à quoi ? Écrire. Advienne que pourra. Une deuxième vie. Un passage. Croire que les mots peuvent quelque chose. Ignorer quoi. Ne pas voir d’autre option. Les aligner. Bon qu’à ça ? Et encore. Mais plus mauvais encore en toute autre chose. Il s’agirait de boire un demi en regardant vivre le boulevard. Et ne rien dire. Puis rentrer et écrire. Ce ne serait pas une mauvaise journée. On n’aurait pas échanger un mot (ah, cette expression : échanger un mot).
23 décembre
Drame de l’écrivain : y avoir laissé des plumes.
24 décembre
Dans la cour une pintade. Elle ne ressemble ni à la poule ni à la dinde. Je sais exactement sous quel angle je la regarde. Ce sera pour toujours du perron, la porte ouverte dans mon dos sur la cuisine sombre où se réfugient les mouches. La pintade un peu sur ma droite, au milieu de la basse-cour, devant les clapiers à lapins. Son allure de pintade. Ce n’est pas n’importe qui. J’ai quoi ? Sept ou huit ans ? Cette pintade sera pour toujours celle qui me viendra à l’esprit quand j’entendrai le mot..
26 décembre
Il y a le mot accepter. Se résoudre. Subir. Accepter n’a jamais été positif. Se soumettre. Je n’ai jamais accepté. La reddition. Accepter, c’est se rendre. Je n’accepte pas. Je ne me résous pas. Je ne rentre ni dans le rang, ni dans les cases. Plutôt mourir. Rien de zen. Il y aurait le mot accepter. Ce serait beau comme respirer et n’attendre rien que ce qui se présente. Vous ne m’aurez pas. Jamais. Et lutter sans cesse contre. Même et surtout quand c’est perdu d’avance. Accepter les conditions générales. Non. Les conditions particulières ? Peut-être.
27 décembre
Écrire autre chose. Penser autrement. Préparer une candidature à un appel à projet. Il devrait y avoir 140 dossiers et seulement 5 seront retenus. C’est peu et beaucoup. Le travail du dossier, déjà, m’intéresse. Un genre que je n’ai jamais exploré. Cela vaut l’effort si le dossier est l’occasion d’apprendre. Quel que soit le résultat. J’apprends.
29 décembre
Faut-il faire le bilan de l’année ? Nombre d’interventions ? Nombre de publications ? Nombre de parutions ? Retombées presse ? Nombre de livres lus ? Nombre de personnes rencontrées ? Nombre d’heures à ressasser ? Temps passé à ne rien faire ? Personnes aimées ? Faut-il comparer ce bilan à celui de l’an passé ? Le préparer pour poser les ambitions de l’année à venir ? Comparer à il y a deux ans, trois ans, dix ans ? À ce qu’il en restera dans vingt ans ? Est-ce que le bilan comble ce qui a été perdu ? Le pourra-t-il jamais ? Pourquoi tout cela aurait-il la moindre importance ? Le vrai bilan ne tient-il pas à ce qu’on a réussi à ne pas faire ? Aux messages qu’on n’a pas envoyés ? Aux provocations auxquelles on n’a pas répondu ? Aux lettres qu’on n’a pas écrites ? Est-ce que le bilan, ce n’est pas le silence ? Et toutes les plaintes qu’on n’a hurlées que dans le sommeil ?
30 décembre
Une expo, un spectacle. De bons moments. C’était hier. Dès 8h13, la perceuse de l’entreprise voisine. Du soleil par la baie vitrée. Travailler un peu. Être entouré. La perceuse et le marteau. La musique n’y peut rien. C’est bruyant. C’est insensé : impossible d’imaginer ce qui se fait de l’autre côté du mur à part du bruit. Pourtant, cela doit avoir un autre objectif.
31 décembre
Convention : dernier jour de l’année. Celles et ceux invités à dix fêtes, qui embrasseront cent personnes. Les autres qui ne recevront pas de message à minuit. Ce n’est pas un jour si différent des autres. L’occasion de la liste de celles et ceux auxquels on tient et auxquels on enverra ses vœux demain. Celles et ceux auxquels on souhaite tout le bonheur du monde. Les autres pourront attendre un peu.


