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Journal – mai 2026

1er mai

Exposition Vues de dos, aux Franciscaines à Deauville : le dos dans l’art pictural, quand il devient le motif principal de l’oeuvre. Y a-t-il un équivalent en littérature, de cette anonymisation ou de cette érotisation ? Le dos qui cache l’individu, qui révèle son pouvoir ou sa faiblesse. Le dos qui reconstruit la composition et offre un nouveau regard. C’est une exposition, et ce n’est pas si courant, qui change le point de vue. De la nuque à la chute des reins, tout change.

Lorsqu’on dit dos, j’en ai un mémoire. La courbe précise d’omoplates dans le carré du dos d’une robe, souvenir aussi précis qu’un regard ou un sourire, et qui ravage le coeur. De quels dos se souvient-on ?

2 mai

Faudrait-il ici quelques lignes sur l’octuor de Schubert vu, en concert, à Deauville, avant-hier, ou sur le très beau film Vivaldi et moi, hier soir au cinéma ? C’est la musique classique, mais surtout, ce qui marque, c’est le plaisir du jeu. En live, les huit musiciens du festival de Pacques de Deauville, dont j’ai appris depuis la méthode de cooptation depuis 30 ans, qui fait des merveilles : ces gens ont envie de jouer ensemble. Et c’était palpable. Même sentiment pendant Vivaldi et moi, film dur : c’est le plaisir du jeu qui compte, et la liberté. Ah, la scène lors de laquelle Vivaldi découvre Cecilia, alors qu’une à une les violonistes échouent à tenir le rythme ! Le plaisir de jouer ensemble. Je ne suis pas musicien. L’écriture est une pratique éloignée de cette virtuosité complice dans laquelle s’exprime une émotion partagée. Et avec le public.

Ce qu’on peut toucher du doigt lors d’une lecture ? Seul moyen de s’en approcher. Un musicien à ses côtés.

3 mai

Chance de découvrir hier soir, en l’église de Cloyes-les-Trois-Rivières, le contre-ténor et accordéoniste Rémy Brès-Feuillet. Un programme étonnant, pour voix, accordéon et orgue (Étienne Berny). De Bach à Piazolla. On n’était pas très bien assis sur ces bancs d’église (à croire qu’on ne doit pas trouver la messe trop confortable). Mais ce qui est sûr, on va suivre ce chanteur-accordéoniste et tâcher de le revoir.

4 mai

Ce qui secoue encore : deux nuits de sommeil agité où reviennent les fantômes. S’y scénarisent des échos des humiliations passées. Après si longtemps, subir encore les réminiscences. Partager ça avec toutes celles et tous ceux qui, certains jours, rêvent d’oublier leurs nuits.

5 mai

L’événement littéraire : Antoine Volodine qui en termine avec le post-exotisme en onze livres publiés simultanément chez onze éditeurs différents ! Ce sera un moment fou de la rentrée littéraire. Un moment marquant dans l’histoire de la littérature, aussi. Et quel pied de nez à la marchandisation ! L’édition, particulièrement mise à mal ces derniers jours, montre là qu’elle n’est définitivement pas un secteur comme les autres. Viva Volodine !

6 mai

A témoigné. Hier soir, devant une quinzaine de personnes. Dire ce qui a été traversé. Moins difficile que je pensais. Utile, j’espère. Pour que d’autres sachent les signes, les conséquences. La difficulté. Et que la maladie se soigne, qu’on en sort. Que ce n’est qu’une maladie. Pouvoir en parler. Sans trembler. C’est le signe aussi de la guérison qui progresse. C’est ça : la guérison qui progresse.

7 mai

Terrasse. Café des phares. Place de la Bastille. Nous construisons la prochaine aventure. Nous sommes trois. Nous parlons de mon prochain livre. Car prochain livre il y aura. Et je me réjouis de ce qui arrive. Ne pas en dire plus. Pas encore. Mais c’est une sacrément belle aventure qui s’annonce.

8 mai

De diou, quand les planètes se réalignent, elles ne font pas semblant.

9 mai

De l’obsession des mots. C’est ce qu’il a dit. Comme cela qu’il m’a présenté. Obsédé par les mots. Une façon de m’envisager qui n’est pas nouvelle. Il y a un bon quart de siècle, un qui m’avait consacré un portrait avait titré, faisant le malin, « l’obsédé textuel ». Croire que si je ne me reconnais pas dans l’obsession, d’autres, sans liens, en des temps éloignés, me placent dans cette case.

C’est quoi, l’obsession ? Vite, le dictionnaire. Vite, l’étymologie. Obsession. Les mots me tourmenteraient de manière incessante, s’imposeraient sans répit à mon esprit, à ma pensée, à mon inconscient. Obséder. C’est assiéger, occuper, envahir.

L’obsession est négative et totalitaire.

Alors, cette obsession pour le texte, c’est trop : trop de place, peut-être toute la place. De la place pour rien d’autre. Des mots, des phrases, du récit. Je ne serais fait que de cela.

Absurde ? Pas vraiment. Pas si je consens à l’honnêteté : tout est d’abord discours. Et ce qui tente d’être autre chose m’intéresse moins. Les mots, le texte, le texte, les mots. Et le monde ? Sa matérialité me gêne. Elle m’embarrasse ou m’indiffère. Mais ce que le monde dit, ça, c’est autre chose. Évidemment. Ce n’est pas si simple. Mais je suis prêt à reconnaître que les mots, le texte, s’ils ne prennent pas toute la place en prenne une part considérable et première.

Celui qui parle d’obsession ajoute à son jugement une coloration négative dans laquelle je ne me retrouve pas (mais que je dois accepter de considérer). Je ne ressens pas de gêne : mon intérêt central pour le texte ne me pèse pas.

J’ai eu ce réflexe : je n’utiliserais pas le mot obsédé. Mais pourtant, c’est sans doute celui qui convient. Passionné est trop usé (il ne s’agit pas d’un hobby). Intéressé trop faible. Il y a dans l’obsession une forme de passivité qui me plaît : cela se fait malgré moi. Contre moi.

Le monde est tissé des récits que nous racontons. Les mots dont les unités sur lesquelles tout se construit. Chaque rencontre est la collision plus ou moins féconde de deux histoires, la naissance d’une nouvelle. Tant bien que mal, on tente de donner de la cohérence à sa propre vie.

Et chaque mot ouvre de nouvelles possibilités. Des opportunités.

Rien ne représente mieux le réel que les espaces multimensionnels dans lesquels les intelligences artificielles manipulent le langage. C’est ce qui ressemble le plus à ce qui se passe dans mon cerveau. Ces espaces sont l’univers dans lequel, sûrement, je me sens le plus à l’aise. C’est la forêt primitive dans laquelle j’aime m’enfoncer. Comme je feuilletais avant le dictionnaire.

Mais va pour obsession. C’est souligner mon peu d’intérêt pour ce qui résiste dans l’espace où mon corps se déplace. C’est dire ce qui me façonne et me fascine.

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