Journal – 2

2/11/21

Relire le début de Si par une nuit d’hiver un voyageur d’Italo Calvino. Je crois que dans le plaisir de l’atelier d’écriture, il y a ça aussi, pour l’animateur : aller (re)chercher dans les livres ces passages qui provoqueront l’écriture, qui mettront en relief une façon de faire, et qui donneront peut-être autant envie de lire que d’écrire. Oui, cela change ma façon de regarder les livres, et ce que j’y recherche, parce qu’il y a en plus le souci d’une transmission, et de trouver ce qui fera écrire. Souvent, l’idée de l’atelier commence par un texte, un texte dont je me dis, oh, mais voilà le point de départ d’une proposition. Je pourrais lire ce texte aux participants et leur dire, voilà, vous pouvez écrire à votre tour, sur cette base, sur ces fondations, construire votre propre route à partir de ce lieu. Mais c’est aussi une fenêtre ouverte sur d’autres textes, antérieurs ou postérieurs, et qui dessinent d’autres perspectives. C’est découvrir des livres ou en rouvrir qui n’avaient pas été ouverts depuis longtemps pour imaginer des bifurcations, pour enrichir l’expérience. Je n’avais jamais lu comme cela avant d’animer les ateliers d’écriture. C’était une lecture savante, celle de l’étudiant, ou une lecture plaisir, même si elle n’était pas indemne d’un regard technique. Mais première fois que je m’oblige à cette lecture-là, qui tend vers la créativité dès le premier regard. Ce déplacement est fécond, agréable. Et la préparation de l’atelier d’écriture est un moment, un long moment, de plaisir. À partager ensuite.

3/11/21

Il y a sur le disque dur (et quelques copies automatiques ici ou là pour ne pas perdre le fichier) l’ébauche d’un roman. Tout est là, l’histoire est là, même le principe narratif est là. Il n’y a plus qu’à travailler, plus qu’à écrire. Et, en théorie, l’objet ne serait pas plus mauvais que bien des autres. C’est du travail, c’est se mettre à la table de travail, et, une heure par jour, avancer l’ouvrage, consciencieusement. Oh, bien sûr, il y a encore des risques de blocages, il y a toujours des risques de blocage. Des choses imprévues, des trucs qui ne tiennent peut-être pas la route… Mais j’ai déjà quelques solutions. C’est un projet commencé il y a plusieurs années déjà, j’ai publié des livres publiés entre le début de l’idée et maintenant. Mais le moment est peut-être venu de m’y consacrer à nouveau. Trouver une heure par jour pour avancer. C’est une question de motivation. Une question de motivation qu’il faut dépasser. Ne pas se demander à quoi ça sert, mais écrire parce qu’il n’y a rien d’autre à faire. L’idée qu’il y a un an de travail devant soi. Ou cinq. Ou dix. Et peut-être d’autres projets qui viendront s’intercaler.

Le roman s’appuie sur des événements réels, des lieux qui existent toujours. Mais rien ne va, dans la réalité : la topographie, notamment, ne colle pas à l’histoire que je dois raconter. Il faut tout reconstruire pour rendre l’histoire réelle. Trahir, donc. Romancer. Rendre romanesque (pas sûr que je revendique ce mot-là). Je pars de ce qui a eu lieu, je pars de lieux qui existent. Et je tords le réel pour lui donner la forme qui convient au récit. Où commence le roman là-dedans ? À quel moment cela devient du texte, de la littérature ? Ai-je le droit de distordre ce qui existe bel et bien. Le lecteur qui irait sur les lieux verrait bien que ce n’est pas possible. Et pourtant. Si. À peu de chose près.

4/11/21

Lecture de Sinon j’oublie de Clémentine Mélois (Grasset, 2017). À partir de listes de courses ramassées au fil des années, l’autrice propose autant de portraits imaginaires de personnages ordinaires. Comme avec tous les bons livres à contraintes, la lecture au premier degré est déjà savoureuse. Belle galerie de portraits. Et lorsqu’on creuse, pour essayer de comprendre comment c’est fait, il y a le plaisir de la découverte. Pas étonnant que le livre ait séduit les oulipiens au point que Clémentine Mélois intègre le groupe après avoir présenté Sinon j’oublie à une réunion de ses membres. L’hommage à Georges Perec est constant, l’inventivité et la folie sont au rendez-vous. Et c’est notre vie de tous les jours à livre ouvert. J’étais passé à côté à sa sortie. Je ne regrette pas la découverte. Me suis procuré dans le même mouvement Les six fonctions du langage, la parodie de roman-photo de la même Clémentine Mélois, et son Cent titres, où elle détourne des couvertures de livres. Ces deux là, j’en avais entendu beaucoup plus parler, et c’est de la bonne, comme on dit au coin de la rue.

5/11/21

La liberté qu’offre l’écriture. Chaque texte, chaque livre est l’expression concrète de cette liberté. Je choisis. Le projet sur lequel je vais travailler. Le livre que je vais écrire. La preuve en serait la liste de tout ce qui n’a pas été écrit. Projets refusés, livres imaginés et abandonnés, manuscrits gardés dans les tiroirs. On est autant ce qu’on n’a pas fait que ce qu’on a produit. Si ce n’est plus. J’ai en tête une liste de livres que je n’ai pas écrits. Et ce serait en soi un projet de livre. Cette liberté s’exerce à chaque instant, et elle ne subit qu’une contrainte : le temps. Je n’aurai pas le temps de tout écrire.

Annie Ernaux en conférence aux Beaux-Arts de Paris hier soir disait porter en elle une somme de livres possibles, mais une somme finie de livres et que si tous étaient déjà là, tous ne verraient pas le jour. Et elle proposait une image féminine : les livres étaient comme des ovules, toutes là, mais dont seuls certains seraient fécondés. Il n’y aura que quelques enfants, mais c’est une liberté relative : elle ne choisit pas quels ovules arriveront à terme. La réalisation des livres dépend de circonstances qui rendront le projet fécond ou pas. Choisit-on jamais vraiment ?

6/11/21

Dans un commentaire sur EcrireClair.net, une abonnée aux formations à l’écriture remarque que la rédaction claire, c’est bien joli, mais que “Le problème de la clarification par « des mots » est qu’elle appauvrit la pensée.” Et d’ajouter “Tout langage peu intelligible voire hermétique de prime abord, n’est pas nécessairement stupide cf. Césaire, Mallarmé, Nietzsche, etc. La littérature joue de cela, de l’incompréhensible. La philosophie aussi.” Notons que ces phrases sont de quelqu’un qui n’a pas encore suivi la formation, mais qui s’interroge, et c’est légitime, sur le projet que cache la volonté d’une écriture claire. J’aime assez les commentaires, parce qu’ils permettent d’y répondre et ici de dire ma conviction que chacun doit suffisamment maîtriser les techniques rédactionnelles pour adapter sa façon d’écrire à ses objectifs. Alors j’ai répondu : “La rédaction claire est un ensemble de techniques de base, qu’il faut maîtriser (notamment pour ne pas appauvrir sa pensée). C’est sur ce socle qu’on peut, ensuite, construire des choses en apparence plus complexes. Comme au piano, on s’appuie sur les gammes pour, un jour, proposer ses propres interprétations, voire des compositions renversantes.”

7/11/21

Je garde de Mélanie Leblanc la force d’un regard qui va plus loin que la surface et qui, plongé dans mes yeux, ne me transperce pas, non, mais se rive au plus profond sans laisser la chance de rien cacher. Un regard de poétesse, me suis-je dis. Et j’ai lu Des Falaises, son recueil paru chez Cheyne édteur, et j’ai vu en ligne son travail, à la simplicité parfois confondante, – mais que c’est complexe, la simplicité -, et, aujourd’hui c’est sa dernière parution : Le Labyrinthe des jours (Le Castor astral). Une narration, un poème… La question du genre littéraire importe peu. C’est un texte fort, un texte de femme qui, plutôt qu’attendre à la porte que son héros terrasse le minotaure, décide de remonter le fil jusqu’à son amour et devenir qui elle est vraiment, ni fille de, ni mère de, ni femme de. En assumant ses peurs, ses désirs, son corps, elle devient femme, et mieux encore, se découvre au fil du labyrinthe. Mélanie Leblanc livre une œuvre forte. Et ça fait un bien fou. Comme lorsque son regard plongé en vous ne vous laisse aucune chance de vous dérober à vous-même.

8/11/21

Toujours à la relecture de La Disparition de Perec cette fascination. Quel styliste !

« Anton Voyl vivait dans un local obscur, sans aucun apparat, sans aucun attrait, sans aucun standing : murs blanchis à la chaux, tapis salis faits d’un mauvais coton qui partait par flocons. Il y avait un salon rabougri, living-room à l’abandon où un sofa moisi qui montrait son crin jouxtait un bahut puant l’oignon pourri. Un sparadrap fixait trois horrifiants chromos aux battants d’un placard branlant. La bow-window au vitrail opalin donnait un jour gris, blafard. Il y avait pour lit un châlit monacal, un mauvais grabat aux coussins avachis, aux draps pas ragoûtants. Il n’y avait pour lavabo qu’un cagibi noir un broc, un pot, un bol, un rasoir, un torchon dont un mulot avait fait son lunch. »

Pour toujours, je reste celui qui a trouvé un e dans La Disparition, dans une édition fautive de Gallimard vite retirée de la vente, forcément ça crée un lien avec ce texte, s’il en avait besoin. On a ses petites fiertés.

1 commentaire

  1. la somme de livres possibles. Quelle justesse.
    Bienvenue dans ce drôle de club, dans ce drôle de journalisme !
    Écrire clair ne change rien au malentendu qui fonde notre parole, alors pourquoi s’en priver ?

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