2 mars
Ressaisis-toi. Reprends-toi. Ne te laisse pas abattre. Personne n’attend rien. Personne n’est tout à fait fiable. Et tu ne sais plus gérer ni les conflits ni les crises. On t’a retiré ça. C’est ce qu’on t’a pris quand il est apparu que ton salut était dans la fuite. Il y a eu une parenthèse dorée qui t’a aidé. Tu as pu croire, un moment encore, en quelque chose. C’était bien. N’y crois pas trop. Tu n’es plus assez solide pour ça. Tu ne le seras sans doute jamais plus et tu dois en prendre ton parti.
Il y a les livres qu’on doit écrire et ceux qu’on peut publier. Ce ne sont pas toujours les mêmes.
4 mars
Travailler. Des heures d’affilée. Totalement concentré. Et obtenir un résultat meilleur que ce que j’espérais. C’était déjà beaucoup. Ce matin, ce travail validé dans tout ce qu’il a d’étonnant, voire de dérangeant, et d’efficace, de diablement efficace.
Je sais que ce n’est pas clair. Je ne peux pas dire grand chose,et je ne sais pas sur quoi ce travail débouchera. Mais je peux noter à cette date que ça remue.
5 mars
Très belle soirée de fado à la Casa da Mariquinhas, à Porto. Deux musiciens, trois chanteurs. Toute petite salle de restaurant. Le lieu est connu, et reconnu, depuis longtemps, comme incontournable. Et l’on prend de l’émotion plein les oreilles. Partager l’adresse, rue Saint-Sebastien. Où il faut passer une soirée si l’on est à Porto. On est ressort avec un bout de l’âme portugaise accrochée au cœur.
6 mars
La Livraria Lello de Porto est présentée comme une des plus belles librairies du monde. Son escalier aurait inspiré ceux du Poudlard de Harry Potter. Soit. Elle a tellement de succès qu’il fait payer l’entrée. 12 € par personne. Un bon d’achat, puisque cette somme est remboursée si on achète un livre. À l’intérieur, c’est Disney. Trop de monde. Pas assez de livres. La librairie propose ses propres éditions, plutôt haut de gamme. Mais hors de prix. On préfère ressortir sans rien que donner 8 ou 10 euros de plus à cette librairie qui tient plus de la galerie à selfies que d’un lieu de défense du livre.
7 mars
Bien sûr, les images ont trois ans, les émotions aussi. C’est long trois ans. Et ce qui a été traversé depuis c’est un désert, un pays de cocagne, des montagnes russes, énormément de pages noircies. Beaucoup plus de pages écrites que données à lire. Le voyage et les mots, c’est la même chose.
Écrire : une intention et une voix. Parfois plusieurs intentions. Parfois plusieurs voix. On reprochera à la contrainte de sacrifier l’une ou l’autre, ou les deux. Et parfois la contrainte sert l’intention, donne la voix. Une fois ceci posé, et ceci discutable, l’intention peut n’avoir aucune originalité, elle peut ne pas aboutir à une réalisation qui lui corresponde. La voix peut être fausse, ou banale, ou desservir l’intention, ou ne pas tenir sur la durée. Mais on pose la réussite d’un livre comme une intention et une voix, alors, ça n’a pas de rapport avec l’outil d’écriture. Et cet outil, pour peut qu’il permette le jeu de l’intention et de la voix, peut tout à fait être un crayon de bois ou une intelligence artificielle. Je ne vois pas a priori de hiérarchie entre les outils mais plutôt entre les usages que l’on en fait. (Réflexion en cours)
Il est sans doute plus juste de parler d’instruments que d’outils. Ou du passage avec l’IA, du règne de l’outil (le crayon), de la machine (à écrire) à la possibilité de l’instrument. (À creuser)
8 mars
Ce que j’ai vu de Porto ? Je devrais de quatre jours être capable d’un texte bien senti qui s’élève au dessus des chaussettes Pessoa, au-delà de la galerie muséographique consacrée aux christs en croix, de l’escalier courbe d’une librairie de pacotilles, de paons perchés dans les arbres d’un jardin aux vues imprenables comme sont les vues. Je garde un guitariste seul devant la façade d’un immeuble en friche. Minuscule émotion offerte aux touristes. Mais peut-être le moment où l’on touchait du doigt l’âme de la ville.
9 mars
Vu le très bel Amadeus au Théâtre de Marigny. Jérôme Kircher incarne un Salieri des plus convaincants, Thomas Solivérès un Mozart aussi génial qu’horripilant. La troupe est réjouissante. Et c’est l’éloge de la médiocrité de l’art officiel, capable d’étouffer le génie que l’on voit sur scène. La fable parle, forcément : on a vu les courbettes indignes dans d’autres contextes, pas besoin du talent de Salieri ni du génie de Mozart. Ici, la musique porte et la mise en scène est sans fausse note. Elle est d’Olivier Solvérès. Salle debout à la fin de la représentation, y compris Philippe Katerine et Julie Depardieu..
11 mars
La Maison des femmes, au cinéma hier soir… La violence systémique. La lente reconstruction des victimes, quand c’est possible. Et ce que ça coûte aussi à celles qui accompagnent. La violence subie, montrée, renvoie forcément à son propre parcours (ce qu’on a subi, fait subir). Le film touche juste. Hélas, salle aux trois quarts vide malgré le temps d’échange, à la fin, avec deux directrices de Maison des femmes. Not all m’en ? Et alors ? Que chacun ose se regarder dans la glace.
12 mars
J’ai lu Hapax, de Samuel Poisson-Quinton. Une seule fois chaque mot dans le texte. Il ne m’a pas fallu longtemps pour générer un petit traitement de texte inspiré de cette contrainte et qui interdit l’usage d’un mot déjà utilisé préalablement. C’est un des aspects les plus ludiques de l’intelligence artificielle : concrétiser, en un rien de temps, des outils qui, me concernant, seraient restés à l’état de doux rêves. Mais là, je peux les partager, et c’est un vrai bonheur.


