Lorsque tu écris le premier mot de la phrase, tu ignores généralement quel sera le dernier et, dans l’intervalle, par quels virages slalomera ta pensée. Le mot posé à l’écran a longtemps une existence suspendue à ta volonté de reprendre autrement les choses. Il n’a rien de définitif, et il peut disparaître instantanément ou se trouver collé ailleurs, dans un nouveau contexte. Chaque mot, que dis-je, chaque lettre est l’occasion de revoir les équilibres. Les manipulations possibles sont quasi instinctives. Double-cliquer. Glisser. Déposer. Le sens tourbillonne. Qui sait, à la lecture, combien de remords ont déplacé un complément ? Combien d’hésitations ont effacé d’adjectifs ? Trop flou, trop franc, trop direct et violent. Le mouvement de l’écriture permet seul les fulgurances et les repentir. Il faut, a minima, l’état d’hypnose, yeux rivés à l’écran, doigts en cavalcade sur le clavier, pour qu’un texte naisse. Un élan irrépressible vers la fin de la ligne, déjà dépassée, pour que les paragraphes s’enchaînent. C’est écrire. Écouter rouler les cailloux vers le bas de l’écran. Écrire est une chute. Un silence. Un cri. Ce qu’on lit au pied de la falaise ne ressemble que de loin à ce qui s’était élancé.
Parfois.
Parfois seulement.
La phrase flotte.
Et rarement elle plane.