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Chaque mois, cinq idées pour améliorer votre créativité éditoriale

Journal – avril 2026

1er avril

J’ai 58 ans depuis deux jours. Je ne sais pas exactement ce que ça veut dire. Je ne sais pas si ça change quoi que ce soit par rapport à l’écriture, à part un sentiment d’urgence. Il y a un peu moins de temps pour faire les choses. Urgence, pas précipitation. Urgence, pas impatience. Combien de livres possibles dans le temps qu’il reste ? Et lesquels ? En fait, c’est une question purement théorique. Elle me revient surtout lorsqu’on me demande d’attendre. Pour une réponse, pour une publication. Attendre, c’est bon pour les autres Et si je ne faisais plus rien, si, fort d’Autoroute et de Parfois l’homme, je m’arrêtais de publier, ce ne serait pas non plus un drame. Ce qui se passe : continuer d’écrire, de tester, d’explorer. Et le reste, on verra.

2 avril

Matinée plongé dans la poésie et l’intelligence artificielle. Explorer. Encore. Plus loin. Petit à petit, découvrir de nouveaux angles possibles. Et, ce matin, donc, un grand pas dans l’exploration. Une porte qui s’ouvre, à deux battants. Une forme d’excitation, forcément. Reste à trouver, à décider, comment partager ça.

3 avril

Bonheur d’un dîner joyeux. D’une soirée avec des êtres agréables. Socialisation. Parler littérature. Ne pas écrire avec qui mais, dans cette brasserie banale, c’est un peu du sens de la vie, deux heures arrachées à l’os. Il n’y a que cela : arracher des heures à l’os. Et le reste du temps explorer le propre de l’être humain. La langue. Ce qu’on en fait. De quelle folie elle nous préserve. Dans laquelle elle nous laisse barboter. Et parfois nous noyer.

4 avril

Premier procès : je n’avais pas encore eu l’occasion d’aller jusque là. Je ne suis pas procédurier, et je n’avais jamais été mis en cause. J’ai été à peine effleuré par le droit de la famille enfant. Curiosité. Je découvre. Évidemment, ne pas en parler, ne rien en dire. Ni qui, ni pourquoi, ni comment. Rien qui mérite la une des journaux. Rien qui relève du pénal. Juste un procès, pourrait-on dire.

5 avril

Une pile de livre, des documents, une ou deux idées originales : la journée d’atelier d’écriture de mardi se prépare. Le plus ancien des livres de la pile, acheté en 1993 ! Je notais les dates, alors. Ça n’a pas duré. C’est Graveurs d’enfance, de Régine Detambel. Il faut parfois du temps pour que les livres trouvent leur juste place.

6 avril

Écrire peu, mais écrire.

7 avril

L’injonction au pardon. L’injonction à la résilience. Je repense à cette psy me promettant que j’irai bien. Il faudrait aller bien. On ne se retrouve pas tel qu’on était avant. On n’est pas obligé de pardonner l’humiliation. On vit sans ce qu’on a perdu. C’est un veuvage de soi-même. Le soi que la violence de l’autre a empêché d’advenir, qu’on a enterré quelque part. Ou brûlé. Sans doute brûlé puisque reste un goût de cendres. J’ai lu Vengeance, le droit de ne pas pardonner de Laurence Devillairs (Stock), qui pose des mots justes sur tout cela.

8 avril

L’absolu. L’indépassable. Le point au-delà duquel tu n’iras pas. L’intensité de sentiment et d’émotion maximale. Il n’y aurait rien de plus pur, de plus brut. Rien d’un éclat plus aveuglant. C’est un point d’équilibre. Un sommet. De là, quelle que soit la direction prise, on redescend. Si tu imagines un pic atteignable plus élevé, c’est un mirage. Si seulement tu te permettais le moindre mouvement, tout s’écroulerait. Il faut rester là. Immobile. Respirer à peine. Il n’y a pas mieux.

9 avril

Hier soir, voir l’adaptation théâtrale de Dessiner encore, de Coco. Charlie Hebdo, l’attentat. Dire l’horreur. Dire les faits. Dire le traumatisme. Partager. Témoigner. Peut-être que je comprends mieux qu’en 2015 les émotions. Larme à l’œil. Empathie. Je défilais pour des valeurs. Ici, je partage une petite part de l’indicible. Je sais que ce n’est qu’une miette. La salle n’est pas pleine. Elle devrait.

Je n’oublierai pas, dit Coco. Je dois dessiner, dessiner encore.

10 avril

Préparer la table ronde de demain. Où il sera question d’IA, à la BNF. Y défendre l’idée qu’une littérature est possible avec l’IA. Savoir que ce n’est pas la position la plus consensuelle pour cela qu’il faut préparer. De plus en plus sûr de mes arguments. Et puis le soleil brille.

11 avril

Rencontre avec Louis de Diesbach, à l’occasion de la sortie de son livre Faussaires algorithmiques aux éditions de l’aube. Un voyage a l’occasion duquel il explore les relations entre les artistes et l’intelligence artificielle. Il est belge, spécialiste de l’éthique, adepte de la nuance. Son livre est le résultat de 120 rencontres, et l’occasion d’une photographie qui n’élude rien. Il aurait pu avoir pour titre L’arrachement à la statistique, et c’est tellement proche de là où j’en suis. La lecture s’annonce nourrissante.

12 avril

Restent des lieux où il s’avère impossible de respirer. Des lieux dont on a pris soin de se tenir éloigné et dont le venin reste fulgurant. Il faut les repasser par l’écriture. Au tamis des mots. Que la caillasse, que les calculs, le gravier, que la poussière rende gorge. Que passe seul l’air. Qu’on respire, enfin

13 avril

Difficile défense encore le de littérature avec IA. J’ai pourtant ouvert des pistes. L’image qui m’est venue lors de la table ronde samedi matin à la BNF : on explore les espaces des LLM comme un vaisseau explore les mondes nouveaux dans Star Trek : sans savoir quelles formes de vie on va trouver. C’est un univers de vocabulaire multidimensionnel dans lequel on découvre les relations entre les termes en avançant.

14 avril

Depuis 2023, devoir reconnaître la force brute de la bêtise. La force supérieure de la bêtise. En nombre, en assurance. La force de l’eau qui envahit tout et ne laisse aucune chance et l’emporte. La porte du bureau voisin, d’abord et, à une vitesse imprévisible, jusqu’à la tête du pays le plus puissant. La bêtise rouleau compresseur et tsunami, emportant tout sur son passage. Des poches de résistance ? Oui. Mais avoir été trop profondément blessé pour ne pas redouter que chacune à son tour ne risque l’implosion. La pression est telle…

15 avril

Les zones d’intelligence se réduisent au profit de celles où règne la loi du plus fort.

16 avril

L’œil dans la tombe à regarder Caïn, ce n’est pas la culpabilité. C’est Abel. Et ce n’est pas un poids à porter comme les autres qu’on traîne avec soi : c’est, toujours derrière le meurtrier, la vengeance qui le suit sans violence. Pas la pareille rendue au fautif. Dent pour dent ? Pire que ça : l’assurance que, quelque part, on n’oublie pas. On n’oubliera pas. Ni la bassesse, ni le crime. L’absence de courage, la bêtise et les erreurs : il y a toujours une victime qui se souvient, un survivant qui témoigne dans sa chair meurtrie. Caïn peut bien fuir et même s’agiter comme si, rien de rien, il n’avait rien à se reprocher. Son ombre rougeoie du sang de son frère et le vent porte les reproches murmurés par les branches. Vous n’avez aucune chance : il n’y a pas d’issue. Le mourant laissé derrière vous n’en finira jamais de mourir. Et son dernier souffle de répéter encore et encore l’ignominie dont vous êtes coupable et dont vous lirez tôt ou tard le reproche dans le regard embué d’une personne aimée. Elle saura que c’était vous, le bourreau. Un éternel dernier râle aura répété votre nom.

17 avril

C’est un peu long la fin du monde.

19 avril

La vraie question est : qu’allons-nous écrire après ça ? Là, maintenant. Dans les mois qui viennent ? Qu’allons nous écrire au risque de l’extrême-droite ? Qu’allons-nous écrire au risque de l’idiocratie ? Pas que la littérature ait à faire avec l’actualité. Mais avec la fin du langage, oui. Qu’allons-nous écrire quand les mots se vident de leur sens ? Quand certains croient pouvoir acheter les récits et en faire leur outil de conquête ? Quand les puissants ne savent plus ce qu’il disent ? Quand Eugène Ionesco, Samuel Beckett, Primo Levi, Jean Tardieu, Georges Perec, Bertold Brecht n’ont manifestement pas suffi ? Qu’allons nous écrire ces prochaines semaines qui sera en librairie dans deux ans, dans trois ans, et qui dira la résistance aux puissants, ou la fin de tout ? Que doit la littérature, là, maintenant ? D’aucuns se demandent ce qu’elle peut. Je me demande ce qu’elle doit. Et j’entends déjà celles et ceux qui soutiendraient qu’elle ne doit rien à personne. N’est-ce pas une opinion à réserver aux jours de paix et de concorde ?

20 avril

Rentrer dans la librairie, savoir le livre qu’on cherche forcément sur une table : il vient de sortir et la librairie fait bien son travail. Et hop. C’est reparti pour quelques heures de lecture. C’est un goût que j’ai l’impression parfois d’avoir perdu (mais je lis, pourtant, peut-être moins que je devrais ; il y a tant à lire). Mais certains livres me happent encore. Il faut les trouver. Pas forcément la fiction. Mais ce qui tourne autour.

21 avril

Ce qui nourrit l’écriture ? Les émotions les plus fortes. La colère, l’indignation, l’amour. J’ai été servi. Il faut du carburant. Merci. Ça ne suffit pas. L’écriture ne fait pas nécessairement littérature. C’est même un petit miracle quand ça arrive. Quand ça dépasse la technique, la virtuosité éventuelle, pour atteindre autre chose. C’est une ambition démesurée. C’est beaucoup trop sérieux : il s’agit de s’en prendre à la langue. il s’agit d’investir un territoire sauvage et d’en revenir en disant : voilà ce que j’ai trouvé. Et que personne n’ait fait le voyage avant. Alors, là, oui, on aura peut-être touché du doigt quelque chose. Le seul territoire, c’est la langue. L’outil et la matière, à l’œuvre.

L’émotion. Vous avez vu ? Il y a le mot mot dans émotion, bien caché.

22 avril

Ça aura duré plus de trois ans. C’est assez long. Du fond du trou aux plateaux où l’on sent à nouveau le vent sur son visage, où l’on entend les rires. Plus de trois ans. Des premières larmes dans mon bureau, fin janvier 2023, à juillet 26, moment où j’envisage que tout cela soit réglé. Pas derrière moi, ça j’ai compris : ce ne sera jamais derrière moi mais toujours avec moi. Des cicatrices et des fantômes. Des douleurs qui reviennent parfois intensément, des lieux qui portent encore le poison des heures sombres. Comme chacune, comme chacun.

J’ai compris que je n’avais pas à pardonner celles et ceux qui m’ont humilié, meurtri, laissé pour mort. J’ai compris que je ne réparerai pas les liens qui ont été brisés, et que ça, ça ne cicatrisera jamais tout à fait.

J’ai su très vite qu’il fallait dénoncer la bêtise, l’hypocrisie, la violence. Je ne cesserai pas. Leurs prénoms ont la forme de mes plaies. et je les exposerai à chaque occasion.

Il n’y a pas de revanche. Rien à leur faire subir qui pourrait compenser. Ils recommenceront peut-être. Ils ne comprendront jamais. Je ne pense pas qu’il y ait nécessairement de justice.

On fait avec ce qu’on a, avec ce qu’on prend dans la gueule. Parfois on se relève. Parfois on reste écrasé. Ça se joue à pas grand chose.

42 mois environ des premières larmes dans un bureau à la fin des médicaments. Si tout va bien.

23 avril

Il y a prendre le train avant 7 h, il y a voir la lumière du petit matin sur les franges de la ville, il y a savoir qu’on va parler sept heures, il y a espérer qu’on va rire, il y a la certitude d’un retour fatigué, devoir accompli. C’est une journée de formation, des kilomètres, et le plaisir de la transmission. Il y a une journée qui commence. Comme des centaines d’autres avant elle.

24 avril

Pourquoi est-ce que j’ai l’impression de connaître par cœur le premier mouvement du quatuor avec piano n°1 de Mozart, lors de sa belle interprétation salle Gaveau hier soir. Oubliées les circonstance, mais pas la musique. Sans doute un disque que ma grand-mère aimait à écouter. Le souvenir remonte à l’enfance. Peut-être que, collégien, j’avais la cassette. J’ai possédé un extraordinaire radio-réveil-lecteur de cassettes sur lequel je sais que j’écoutais Beethoven, mais ce quatuor ? Comment ça se dépose dans la mémoire, la musique ? Domaine dans lequel je n’ai aucune compétence. Que l’émotion. Et, là, donc, une zone de mémoire qui ne se dévoile pas.

C’étaient : Adam Gutseriev au piano, Akiko Ono au violon, Konstantin Boyarsky à l’alto
et Dali Gutseriyeva au violoncelle. Et ça a été filmé.

25 avril

Le prochain livre sur les rails. Écrire hors de ma zone de confort naturelle, là où je ne m’attendais pas à me trouver. Il reste du travail. Mais les planètes s’alignent à nouveau. Un roman. Cela mettra un peu de temps, comme souvent en pareil cas. Au rythme de l’industrie éditoriale. Mais joie : à chaque fois se dire que, quelle que soit l’engagement, c’est peut-être la dernière. Et, non, pas encore cette fois.

26 avril

Le soleil à travers la véranda. Le calme d’une maison dans laquelle tout le monde dort encore. Moment d’écriture. Retrouver le moment d’écriture. Faire place pour le flux de l’écriture. C’est un autre flux que celui de l’IA, qui ne propose pas le moment où l’on se laisse traverser par le texte. Le moment où il n’y a rien d’autre que laisse phrase, le mot suivant. Peu importe alors les règles que l’on s’est fixées, c’est le texte qui prend le pouvoir, au risque de la dérive, au p’tit bonheur la chance de la trouvaille. Laisser faire l’écriture.

Peut-on viser la simplicité sans abandonner l’exigence et répondre ainsi à l’injonction de Jean Racine dans la préface de Bérénice : « La principale règle est de plaire et de toucher. Toutes les autres ne sont faites que pour parvenir à cette première. » Plaire et toucher. Émouvoir.

28 avril

Être à la fois celui qui écrit, celui qui partage, celui qui porte le poids de la condition humaine. Être à la fois celui qui parle et celui qui se tait. Celui qui aime et celui que le monde indiffère. Être à la fois la solitude et la multitude, le calme, l’ouragan, la placidité des plaines et l’à-pic des falaises. Être. À la fois. Et ne pas résister aux tensions internes qui écartèlent. N’avoir pas les réponses, mais savoir que c’est en écrivant qu’on s’approche de la vérité des miroirs. À force de touches minimes.

29 avril

Relire Bérénice. La fluidité de Racine. La tragédie, dans sa forme pure. Le destin, l’amour, l’honneur. Tout à l’air d’une extrême simplicité. Comme indiqué dans la préface. Antiochus, l’amoureux friendzoné. Titus, l’empereur empêtré, et Bérénice, l’amoureuse éconduite. La raison d’état, les amours impossibles. Le malheur trois fois. Hélas.

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