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390 – Un lieu

L’écriture est un lieu. Un lieu de vie. Juste à l’écart de la où vous vous trouvez. Un lieu de solitude qui n’existe que dans la mesure de la réalité qu’on lui donne. Une île sur laquelle on aimerait parfois vous accueillir, mais l’on ignore tout de ce qu’il faudrait vous dire une fois votre entrée validée. Un lieu dont on ne peut vous montrer tous les espaces. Certains sont indicibles. Un lieu qu’on agence en vitrines plus ou moins présentables. Regardez : ici c’est l’écriture. C’est là que j’habite entre piles de livres et piles de lettres, les corbeilles débordent de papiers froissés et dans mes veines coule de l’encre diluée qui me donne la vie. C’est ici que je respire. Entrez, entrez… mais, à peine êtes-vous là, on ne sait déjà plus quoi vous dire ni comment. Votre présence pose plus de problèmes qu’elle n’en résout. Il faudrait que vous ne soyez que verbe, éclat syntaxique, paragraphes, strophe. Chaque mot que vous prononceriez viendrait s’ajouter à l’écriture, trouverait sa place dans l’une ou l’autre pièce du labyrinthe. N’y cherchez pas de repères, tout y devient mot et chaque mot perce de nouveaux parcours, en condamne d’anciens, et, les jours de chance, ouvre une dimension inexplorée. L’écriture est un lieu qu’on n’abandonne jamais et qu’il est vite impossible de partager tout à fait. Quelle erreur de penser pouvoir y aménager un recoin où recevoir. Pourquoi en dégager les accès ? Parce que la solitude est insupportable ? Parce qu’un excès d’optimiste pousse à s’imaginer une âme sœur ? C’est ce détourner de l’essentiel : cet endroit est fait pour y creuser aussi profond que possible. Ceux qui remontent victorieux des entrailles une breloque à la main on fait demi-tour trop tôt. Ils se satisfont de verroterie, et l’on comprend la tentation du clinquant : on y a cédé chacun plus qu’à son tour. Pourtant le lieu offre de véritables ténèbres d’où l’on ne revient pas. De seuil en seuil, si l’on sait encore poser les rails qui s’enfoncent plus loin, la nuit se fait poisseuse et, bientôt, tout repère est impossible. Alors on continue. On persévère. On lutte contre le mouvement. L’écriture est une épaisseur qui absorbe lentement le regard. On y est. L’écriture dit le noir total. Le silence absolu. La solitude complète. C’est ici qu’on voudrait tendre la main vers vous et vous faire signe, enfin, honnêtement. Venez, venez. L’écriture a pris toute la place. Voyez l’honnêteté de la posture : ici rien d’autre n’est possible que l’encre. Mais c’est trop loin, avouez : il est des distances infranchissables.

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