La clinique des phrases (e)

En pleine guerre de Cent ans, le roi de France a exécuté son époux le baron breton Olivier IV de Clisson.

Une phrase est une unité de sens. Il faut s’entendre là-dessus, sinon, sur quoi s’entendrait-on ? Le lecteur lit la phrase, il comprend quelque chose. Ici, donc, qu’un roi de France était marié à un baron breton, durant la guerre de Cent ans, et qu’il l’a exécuté. C’est une phrase, et, arrivé au bout de la phrase, le lecteur est en droit de conclure que, durant la guerre de Cent ans, le mariage homosexuel était possible, et qu’on pouvait exécuter son époux. Quand on est le roi au moins.

Je remercie en passant Benoît Melançon de m’avoir signalé le tweet de France Culture. Benoît est l’inventeur de la Clinique des phrases, que je lui emprunte ici.

Donc, cette phrase. Il est évident qu’elle nous induit en erreur. On est en 1343. Le roi est Philippe VI de Valois. Pas de mariage homosexuel, évidemment. Et c’est tellement évident qu’à aucun moment celui ou celle qui a écrit la phrase n’a pu penser ce que sa phrase dit pourtant, grammaticalement.

C’est pour cela que je l’aime bien cette phrase. Elle crée juste ce qu’il faut de flou pour gêner la lecture. Et ce flou ne dure pas, dès la phrase suivante, on n’a plus le moindre doute :

En pleine guerre de Cent ans, le roi de France a exécuté son époux le baron breton Olivier IV de Clisson. Jeanne de Belleville, jure devant Dieu que la France paiera. Sur terre et sur mer, sa cavale est devenue légendaire.

« son » ne fait pas référence au roi de France, comme la première phrase pourrait donc le laisser grammaticalement penser, mais à Jeanne de Belleville. Pourtant, et c’est tout l’enjeu de l’écriture claire, dans l’interstice de l’imprécision grammaticale, le lecteur a pu perdre pied, comprendre de travers, avoir ce petit sentiment d’imprécision qui nuit à la confiance en l’émetteur (et France Culture mérite plutôt globalement notre confiance).

La solution était pourtant d’une simplicité enfantine.

En pleine guerre de Cent ans, le roi de France a exécuté le baron breton Olivier IV de Clisson. Son épouse, Jeanne de Belleville, jure devant Dieu que la France paiera. Sur terre et sur mer, sa cavale est devenue légendaire.

À votre service, comme conclut souvent L’Oreille tendue. Et l’on ajoute que si la construction des phrases vous intéresse, EcrireClair.net propose une formation complète sur le sujet. On a même une offre sur le choix de mots, et une sur la meilleure façon d’organiser un texte.

2 commentaires

  1. Mais votre formulation mettrait au centre le baron, et reléguerait Jeanne au rang d’épouse, « femme de ». On peut supposer que l’intention était de mettre en avant la femme combattante, vengeant son mari.

    1. Dans ce cas, une stratégie simple consiste à mettre le sujet qu’on considère important réellement en avant, et donc dans la première phrase, puis d’expliquer. Non pas, dans l’ordre de lecture, après le Roi et après son mari, ce qui correspond à l’ordre hiérarchique qu’elle va chambouler en prenant son destin en main. Mais on ne peut pas toujours dire la même chose de la même façon : on répète logiquement ça dans le titre, dans le chapô, au début de l’article… Et il peut y avoir des variations dans ce qu’on met en avant à chaque fois, ce qui est une façon de ne pas lasser le lecteur qui lit tout, d’intéresser certains qui seraient plus sensibles à une présentation qu’à une autre. Attention aux procès d’intention qui ne reposeraient que sur une partie du travail. Ce n’est pas mon propos ici, je ne parle que de syntaxe, de grammaire.

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