Journal – 33

22/11/22
Elle est de trois-quart dos, tu sais sa nuque et remarquerais la moindre tension nerveuse. Elle ignore ta présence, et pourrait tout aussi bien continuer à l’ignorer. Elle n’est pas encore avec toi, et ne le sera peut-être jamais. Tu ne t’es pas signalé, tu n’as pas raclé ta gorge ni dis son prénom ni posé la main sur son épaule. Il va se passer quelque chose parce qu’il faut toujours que quelque chose se passe. Tu n’y penses pas, tu ne réfléchis pas : tout va trop vite.

23/11/22
Sa tête tourne, ses yeux seront bientôt dans les tiens et elle sourira. Sa tête tourne et tu imagines un ralenti de cinéma ; et tu t’en veux du cliché. Si ses cheveux étaient longs, tu les verrais se soulever, emportés par le mouvement qui, d’un instant à l’autre, rivera son regard dans le tien. Sa tête tourne et tu sais déjà son sourire éclatant et le tien en réponse. Sincère, franc, entier. Et cela dure l’éternité, la joie de vos visages qui se reconnaissent. Tu avais oublié.

26/11/22
Tu ajoutes à la ville inhospitalière et hostile ce qui te la rappelle, à chaque coin de rue, à la butée de chaque impasse, derrière chaque tas de gravats. Son sourire flotte sur les rideaux de fer des boutiques à jamais abandonnées. Son regard perce la brume sur les eaux stagnantes du canal et tu devines la chaleur de sa peau sous le givre des carreaux cassés des usines fermées. Elle est là. Son nom se dessine dans la poussière des terrains vagues, et sa silhouette dans l’ombre des ruines.

27/11/22
« Qu’importait qu’elle lui dit que l’amour est fragile, le sien était si fort ! Il jouait avec la tristesse qu’elle répandait, il la sentait passer sur lui, mais comme une caresse qui rendait plus profond et plus doux le sentiment qu’il avait de son bonheur. Il la faisait rejouer dix fois, vingt fois à Odette, exigeant qu’en même temps elle ne cessât pas de l’embrasser. Chaque baiser appelle un autre baiser. Ah ! dans ces premiers temps où l’on aime, les baisers naissent si naturellement ! Ils foisonnent si pressés les uns contre les autres ; et l’on aurait autant de peine à compter les baisers qu’on s’est donnés pendant une heure que les fleurs d’un champ au mois de mai. »
Dans la bibliothèque du gîte, large comme un corps de ferme, un rayon de littérature classique en haut à gauche où se pressent quelques livres de poche à couverture blanche. Y chercher des lignes d’amour et de délicatesse, et savoir que, plus de cent livres devant soi, et qu’on n’a pas choisis, on trouvera. Et plusieurs fois si l’on prenait le temps de chercher plus loin encore. Là, valeur sûre, en quelques minutes, couvert d’amour et de baisers.

28/11/22
Elle te dit ce qu’elle a ressenti, et c’est bien plus que te raconter l’anecdote, l’histoire : c’est t’ouvrir un passage, te montrer ce qu’elle est derrière. Pendant longtemps, l’émotion qui l’a marquée, et l’oppressait et lui faisait venir les larmes. Rien qu’en parler était difficile. Et c’est te forcer à l’imaginer pleurant, et sa faille, et son humanité. Et toi, tu es là, et tu ne sais pas quoi lui dire, mais tu aimerais la serrer dans tes bras pour qu’elle sache que vous êtes deux.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.