Journal – 30

1/11/22
Cioran décrit par Fabrice Lucchini dans son spectacle sur l’argent. Chaque fois , Cioran, c’est le souvenir de la révélation : un spectacle, j’étais étudiant et les textes de Cioran découverts comme ça, oralement. C’est le libraire qui nous avait conseillé de nous y rendre, et nous nous y rendimes. Sans doute cela a mis des mots où il n’y en avait pas, et autorisé d’en mettre. Lucchini, donc, qui fait rire avec les titres de Cioran, De l’inconvénient d’être né, l’enfance de Cioran et son goût des cimetières, la chambre de bonne de Cioran. Je me souviens qu’une relecture assez récente de Cioran m’avait laissé sur ma faim. Est-ce que, parfois, il ne faut pas relire ? Est-ce que le souvenir de la lecture n’est pas plus beau que la lecture elle-même ? Cela vaut pour d’autres choses. Pour autant qu’on s’en souvienne.

2/11/22
Relire les deux premières pages de Poil de Carotte et en quelques lignes sont campés quatre personnages, leurs relations, et leur façon d’être au monde. Pas un mot inutile, tout est donné à voir. La sobriété de l’ensemble est impressionnante. Poil de carotte, nom d’amour, s’en va “fermer les poules” dans le noir, juste éclairé par sa sœur qui ne s’avance pas à l’extérieur de la maison. L’apparente simplicité de ces pages est un piège. Essayez donc de faire de même, sans effet, sans froufrou… Parfois, relire deux pages et la leçon d’écriture suffit pour la journée. Jules Renard, quoi.

3/11/22
Sur les réseaux sociaux, mon éditeur montre deux grandes affiches destinées au métro parisien. Une pour chacun des deux livres qu’il a sortis en septembre. Deux livres, deux prix, deux succès, deux campagnes d’affichage. Se dire que le texte est entre de bonnes mains. Me dire que, donc, je n’ai jamais été aussi proche de ça, et savoir que non, ce n’est pas une fin, pas un objectif : ce serait comme un bonus. L’objectif, lui, est déjà atteint. Écrire, et que ce qui est écrit trouve quelques lecteurs, quelques lectrices. Le succès, en rêver. Monte à la tête. Et après ? Ne pas cacher que maintenant qu’on en est là, il y aurait une déception à ce que ça n’aille pas aussi loin que possible. Alors même que c’est précisément là où ça ira.

4/11/22
Traverser la librairie et s’y sentir chez soi. On y a, on le sait, sa place à table pour le jour où viendra son tour, et c’est là qu’on a déjà rencontré des lecteurs et qu’on y rencontrera d’autres encore. C’est là qu’on a des amis, et qu’on n’a qu’à tendre la main pour les emporter avec soi. L’Armitière, à Rouen, est ma librairie. Cela va bien au-delà de qui s’en occupe aujourd’hui, c’est dès l’enfance, et l’adolescence, et après. J’ai fêté ses 50 ans, et je fêterai ses soixante ans bientôt. Elle est plus âgée que moi, elle a toujours été là. C’est fragile, une librairie. Il faut en prendre soin.

5/11/22
Discussion autour du Catalogue : les notices quotidiennes écrites depuis début janvier, et il reste deux mois, pourraient-elles faire un livre ? On est dans un cadre bienveillant, de gens qui écrivent, et qui prennent le temps de lire. La réponse est unanimement oui. Il y a un livre. Avec ou sans les illustrations ? Avec quel titre ? Et quel texte en préambule ? Toutes ces questions se posent. Une seule n’est pas venue. Et je ne l’ai pas formulée. Pour quels lecteurs ? Elle me semble pourtant importante.

6/11/22
Du 10 novembre au 20 décembre, participer au travail commun de carnet quotidien proposé par François Bon. Une forme d’atelier d’écriture dans laquelle il proposera chaque jour le sujet d’une note quotidienne d’un format proche de celui qui alimente ce journal. Possiblement, donc, ce qu’on lira ici entre ces dates sera “produit” dans ce cadre, qui me semble assez proche dans sa démarche. Donc, du 10 novembre au 20 décembre, possible changement de tons dans le journal.

7/11/22
Lecture hier du Goncourt. Pas vraiment dans mes habitudes, mais trop de propos positifs ici et là pour que je reste indifférent. Je n’avais jamais lu Brigitte Giraud. Pour parler de Vivre vite, dépasser le caractère autobiographique. Souligner la construction du livre, la narration qui tient de supposition en supposition. Comme un jeu d’enfant : “et si…” mais c’est un jeu d’adulte. Il faudrait analyser en détail comme chaque nouvelle hypothèse fait avancer le récit vers la fin qu’on sait. Il n’y a pas de suspens là-dessus. Mais une structure hélicoïdale qui tourne autour du sujet tout en gardant le souci de la chronologie et des liens de cause à effet. Toute la force du livre est là. Dans cette structure. Ce n’est pas une démonstration technique : ce serait indécent. Mais comme la forme du récit qui s’enroule autour d’un réel insupportable.

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