236 – Il

Il ne croit pas avoir l’air sympathique des hommes dont on a immédiatement envie de faire son ami. Ce qu’il porte sur son visage dépasse de beaucoup ce que la plupart de ses contemporains sont capables de supporter. Quelque chose de l’ordre du scalpel de dissection : il ne saurait se satisfaire des apparences. Quelque chose de la guillotine : il jugera définitivement, et l’on ne s’en relèvera que difficilement. Il ne semble pas chercher votre amitié, ou vous ne vous sentez pas à la hauteur. Pourquoi faire l’effort ? Il parle peu, répond succinctement, pose de rares questions, souvent dérangeantes, et masque mal son impatience lorsque les réponses sont un peu longues, mal argumentées, bancales. Pas qu’il sache mieux y répondre, mais il détecte les approximations, les idées reçues, les éléments de langage mal digérés. Il se désintéresse rapidement des conversations prévisibles. On pourrait croire qu’il se sent supérieur ; il s’estime inadapté. Il a l’air de s’en satisfaire ; il en souffre.

Il lui est arrivé de croiser quelques êtres lumineux qui ont apporté un éclairage inattendu dans sa vie. Tout n’était donc pas pourri, il y avait un peu de couleur derrière le gris, peut-être un filon d’or dans l’opacité.

Il lui est arrivé d’espérer et même d’y croire et, aussi incroyable que cela paraisse, d’y croire un bon moment. D’y croire de tout son être, et de s’imaginer sauvé, de considérer l’optimisme comme une option envisageable.

Fadaises.

La chute n’en est que plus rude, et les coups plus violents. Le piège se referme sans ménagement. Tout lui démontre qu’il avait raison : la bêtise, l’incompétence, l’égoïsme sont rois. La lumière n’était qu’un flash.

Aveuglant.

Le sourire dont il aura cru un moment son visage capable a déjà disparu.

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