2 février
Moment d’entre deux eaux. Le manuscrit fini en novembre toujours en lecture chez l’éditrice. Le suivant déjà sur les rails, déjà concept, premières pages déjà écrite, et demande de bourse à terminer pour prendre du temps sans charge mentale et poursuivre l’écriture. Une étape aussi, puisque ce qui devait être écrit l’est, ce qui reste à écrire risquerait de répondre à une nécessité moindre. Mais tout de même, il y a à dire. Et faire confiance à la langue et au dispositif, encore, pour entraîner le livre vers l’avant. En parallèle, poursuite des expérimentations avec l’intelligence artificielle, et quelques formations autour. Tout ça pour tenter de remplir les semaines ? Et espérer poser trois cailloux ici ou là qui serviront.
3 février
Les histoires qu’on raconte : injustices qu’on répare, revanches qui se planifient, équilibre retrouvé. Les histoires qu’on raconte. Comme s’il y avait un sens à trouver. À cela que servent les récits. On oublie les insignifiants. On efface les déshérités. Il faut des exemples qui donnent de l’espoir. Qu’au moins dans les histoires les choses se terminent bien.
4 février
Je me prépare à 7 jours ouvrés d’interventions diverses, cours, formation, table ronde… Un tunnel dans l’emploi du temps. Et, après, un grand vide de plusieurs semaines. Se remplira, se remplira pas. On verra. C’est du potentiel temps d’écriture. Le vide n’en est jamais vraiment.
5 février
Métro. Opéra. Une femme, sans maquillage. Jeune. Dont on dirait qu’elle a pleuré une partie de la nuit. Cheveux longs, streetwear. Mains jointes, serrées sur son téléphone. Mince. Dure. Regard dur. Et cette tristesse contagieuse dont on ne sait rien. Mais, à l’arrêt. Retire de ses oreilles des écouteurs qu’on ne voyait pas. Écoutait-elle, une fois de plus, le message de rupture reçu la veille ? Cette fois, elle pleure. On est à Strasbourg-Saint-Denis. Ligne 8.
7 février
Combien de temps durent les sentiments ? Combien de temps survivent les émotions ? C’est ce chapitre sur le parfum, dans Autoroute. Cette folie à imaginer : toujours et quoi qu’il arrive. Toujours et même s’il ne se passe rien. Du romantisme gnangnan ? Cette fidélité à ce qu’on a ressenti ? Ce qui semble marqué au fer rouge et dont surtout on ne veut pas se défaire. Guérir, oui, si c’est une maladie. Mais rester fidèle à ce qu’on est, à ce qu’on a été, à ce qu’on aurait pu être. À ses contradictions.
8 février
Le concert, c’était du clavecin et Scarlatti. La très belle Chapelle Corneille. La scène où j’ai donné mon TedX, et où il y a d’autres souvenirs. Comme un peu partout à Rouen. Déception. À cause de l’instrument ? Peut-être. Un clavecin moderne ressemblant étonnamment à un cercueil premier prix. Et le son, un enterrement, en sourdine. Quelques départs à l’entracte. Le virtuose est à fond, entièrement happé par sa musique. Son visage habité, ça ne sauve pas le moment, hélas.
9 février
Vu À pied d’œuvre, de Valérie Donzelli avec Bastien Bouillon, d’après le livre de Franck Courtès. L’histoire d’un homme qui lâchera un boulot bien payé, et la position sociale qui va avec pour devenir écrivain. Histoire de trouver du sens. Forcément, ça parle. Milieu de l’édition bien croqué. Bastien Bouillon extraordinaire. Critique de l’uberisation des petits boulots. Tout ça tellement juste. Et les décalages de tout ce que l’on vit quand on écrit. Tout touche juste. Grand talent, reconnu partout, de l’acteur qui donne à voir ce qu’on ressent. Grand talent de la réalisatrice qui suggère tout avec brio. Bravo.
10 février
Journée d’hier avec des étudiants. Et demain. Et après-demain. Jeunes adultes. Et le monde à conquérir. À supporter. À traverser tant bien que mal. C’est selon. Leur apporter un peu de connaissance, un peu de doute, un peu de curiosité. Leurs regards, leurs sourires, leur irrespect, leur sens des priorités. Leurs inquiétudes. Tout ce avec quoi il faut bien que chacun compose. Et les voir réussir. C’est chouette.
Bizarre de me retrouver dans ces salles où j’interviens depuis des années et que hantent des fantômes, des nappes dans l’air d’autres bonheurs.
Cette phrase qui vient. Le manque n’est pas une nostalgie.
11 février
Quelles traces on laisse. Quel mal on fait. Qu’est-ce qu’on apporte. Et qu’est-ce que ça a comme importance ?
Aimer, c’est aussi s’inquiéter.
Aimer, c’est refuser que l’autre soit jamais comme les autres.
13 février
Journée sérieuse à l’université Paris-Saclay. L’occasion de prendre la parole : IA, culture, récit, stratégie. Une intervention se résume en quatre mots. C’est la journée Incertitudes stratégiques. Grand amphi. 400 inscrits.
15 février
Il ne faut pas une heure pour produire un roman de facture convenable avec une IA générative lancée à plein régime. C’est un fait, testé hier, et la littérature commerciale peut s’accrocher. À la vitesse à laquelle les choses avancent, on risque d’avoir quelques surprises rapidement. Fin de la littérature ? Il va falloir envisager les choses autrement : que peut-on tirer de l’outil si on prend le temps de consignes de plus en plus fines ? Un chantier s’est ouvert.
16 février
Rencontré Marcel Bénabou la semaine dernière. Bref échange à l’occasion de la dédicace de la réédition de son livre Jette ce livre avant qu’il soit trop tard. Une merveille en cours de lecture. Je lui parle du e dans La Disparition. Il s’en souvient bien (il avait commencé à travailler sur le projet de lipogramme avec Perec, alors que ce n’était encore qu’un jeu). Il me dit qu’il n’a pas cet exemplaire fautif : lorsqu’il a été au courant de son existence, il n’y en avait déjà plus en librairie. Il termine sa dédicace par l’expression d’une « complicité perecquienne ». Venant de lui, c’est un honneur.
18 février
Il y a donc eu une minute de silence en hommage à un jeune néonazi à l’Assemblée nationale hier. Des députés qui me représentent. C’est moche, la mort à cet âge. C’est moche une rixe. Mais les députés choisissent leurs minutes de silence. Et résonnent toutes celles qui ne sont pas produites. Tous les hommages qui n’ont pas eu lieu. On ne devrait pas hiérarchiser ? En choisissant le néonazi, c’est pourtant ce qu’ils font. Et ça n’est pas très bon signe. Il faut l’écrire. Ne serait-ce qu’ici. Aucun jeune ne devrait mourir dans ces combats. Mais rappeler que, sans les fascistes, il n’y aurait pas d’antifascistes. L’inverse n’est pas vrai.
19 février
Des tas de projets. J’avance assez vite. Pourtant, l’impression de prendre mon temps. Avoir connu la pression relativise tout ? Pas seulement : l’usage de l’Intelligence artificielle augmente ma productivité bureautique – c’est comme se découvrir des super pouvoirs – et c’est plus de temps pour regarder tomber la pluie, et écrire. Écrire vraiment. Puisque c’est ça qui sauve les jours, les mois, les années.
20 février
Le temps passe. C’est assez lent. On savait la nécessité de la patience. Les inévitables remontées d’acide. Tout s’espace. Pas de jour sans y penser, mais de l’espace. De l’espace pour d’autres choses. C’est venu petit à petit. Ce qui releva longtemps de l’amputation à vif ressemblera bientôt à un mauvais rhumatisme. On n’oubliera pas. On sait qui et quand.
21 février
On a le choix. En 1987, j’ai croisé cet homme seul chez Mac Donald. J’avais 19 ans, et je dinais-là, pour pas trop cher alors, avant de remonter vers mon logement d’étudiant. Il y avait cet homme, donc, seul. Plus âgé que moi. Hirsute et pas très propre. Comment nous avons engagé la conversation ? Je ne sais plus. Mais nous avons fini à la même table. Il avait tout abandonné et pris la route. Un vagabond. Quand a-t-on commencé à dire SDF ? Il m’a raconté des bouts de son histoire. Du vrai, du faux… qu’importe. La rue, la route, disait-il était un choix. On a donc ce choix. Il avait planqué ses affaires quelque part sur le campus. On est remonté ensemble. En parlant. Une côte raide, ma chambre en haut. Je ne l’ai pas invité. Je suis simplement allé lui chercher une bouteille d’alcool. De la Chartreuse, je croix. Pourquoi j’avais ça ? Je n’aime pas. Je lui ai donné, on est resté assis sur une marche en pierre, et puis il a continué vers le recoin où l’attendait son balluchon. On avait parlé deux heures. J’ai cru en sa liberté.
23 février
Le monde part en cacahuète. Tellement que l’on n’a plus le luxe de l’indifférence. J’ai le sentiment que ça a commencé menu, à l’échelle individuelle et que tout depuis n’est que changement d’échelle et accélération : des hommes et des femmes de pire en pire, des collègues de bureau qui manquent de vous tuer aux présidents, aux milliardaires, aux décérébrés divers, il y a une continuité qui ne devrait pas surprendre. Le pire de l’humanité n’est jamais indépassable. Avoir survécu aux premiers, devoir faire face aux suivants. Et espérer que le court laps de temps où l’on a retrouvé un peu de confiance en l’être humain ne soit pas juste une grossière erreur de jugement…
24 février
Les progrès de l’IA sont faramineux. J’arrive à programmer des choses que je ne pensais jamais pouvoir faire. Savoir discuter avec un informaticien suffit. Il ne sert pas à grand chose de savoir faire les choses : savoir ce qui est faisable semble une compétence suffisante pour obtenir ce qu’on veut. Je ne vais pas très loin, mais je n’ai pas à me plonger dans le code. Et je programme sans difficulté les outils qui me sont nécessaires. Qu’est-ce que ce sera dans six mois, dans un an ?
25 février
La vitrine était belle. Juste ce qu’il fallait de lumière et de chaleur. La porte presque entrouverte. Il n’y avait plus qu’à pousser un peu. Refermer derrière soit. Il suffisait de s’engager. S’engager. Il aurait fallu ne pas voir. Il aurait fallu s’aveugler. La vitrine était au fond d’une impasse.
26 février
J’écoute. Il y a le silence des journées. Sans doute ne peut-on rêver mieux que le silence des journées. Je fais, un peu erratiquement, ce que je sais à peu près faire : écrire, imaginer. Pas vraiment de stratégie. Le silence. Les journées. Et des idées dont certaines se concrétisent. Que peut-on rêver ?
27 février
Une forme de soulagement. Le sentiment d’une justice. Quelque chose que j’espérai. Et peu importe la raison, parfois. Il suffit de voir, noir sur blanc, que, parfois, la médiocrité laisse sa place, disparaît, va voir ailleurs pour respirer un peu plus librement. Et je vais reprendre un café pour fêter ça.
28 février
Spectacle Brassens hier soir à la Scène libre. L’énergique Nicolas Natkin interprète Georges et ses chansons. Dynamique, drôle, émouvant. Se rappeler qu’il n’y a rien à jeter dans Brassens dont j’écoutais l’intégrale en boucle, fut un temps. Je la relance ce matin. J’écris en écoutant. Ce qui toujours étonne : l’apparente facilité de ce qu’on écoute. Tente seulement de produire un seul couplet de cette fluidité… avec cette émotion.


