Numérique et droits d’auteur

La question de savoir si le numérique est un bon ou un mauvais plan pour les auteurs, du point de vue de leurs droits est donc posée, au Salon des auteurs, ce vendredi 14 octobre 2005 à 15h. Table ronde à la quelle je participe et pour laquelle il me faut donc préparer quelques arguments.

Le numérique menacerait les auteurs parce qu’il permet la copie de leur livre pour un coup réduit. Ce manque à gagner serait insupportable : voilà le discours qu’on peut parfois entendre.

Ce discours est depuis longtemps battu en brèche, notamment par Tim O’Reilly, éditeur reconnu. Le texte qu’il a rendu public en novembre 2002 reste d’actualité. Et il n’a rien perdu de sa vigueur. Pour résumer : le piratage est un impôt progressif. Etre piraté, à grande échelle, cela veut dire que l’on intéresse un grand nombre de lecteurs, et que l’on gagne déjà très bien sa vie. Comme le piratage est progressif, il concerne donc les auteurs à la mesure de leur notoriété. Autant dire que pour la plupart des écrivains, ce risque est quasi nul !

Rappelons à ce propos que, dans le monde, un livre nouveau paraît toutes les trente secondes. Pendant que vous passez trois heures à lire un livre, 360 livres nouveaux sont sortis ! La plupart ne dépassent pas une diffusion de quelques milliers d’exemplaires. On reste dans le domaine du confidentiel : le livre n’est pas un média de masse. Chacun a un lectorat potentiel, fut-il de 100 lecteurs, mais les best-sellers ne sont pas nombreux.

La problématique, pour un auteur, devrait moins être d’empêcher que son livre soit lu, que de faire en sorte qu’on parle de lui.

Qu’on parle de lui avant la publication, avant même qu’il ait trouvé un éditeur, et, pour cela, le numérique est une chance. Prouver que l’on a su réunir une communauté autour de soi sur Internet est un moyen de plus en plus courant de se faire repérer par un éditeur. Il ne s’agit pas forcément de mettre son livre tel quel en ligne, sans autre forme de procès et d’attendre qu’il soit vu, et lu, mais d’utiliser des techniques que l’on pourrait qualifier de « marketing social » pour créer les conditions propices au bouche à oreille. Même si l’éditeur est déjà trouvé, on parlera du livre entrain de se faire..

Quelques exemples en France, dans des genres très différents:

Le pornithorynque est un salopare (en ligne et sur papier)
Le journal de Max (en ligne, et en livre)
Frantico (en ligne, et en livre)
Kelbook (en ligne, et en livre)
 

Qu’on parle de lui après la publication, de façon à ce que chaque lecteur potentiel sache que le livre existe. En s’appuyant sur les mêmes techniques.

Faut-il ou non, mettre son œuvre à disposition du public, gratuitement sur un site Internet ? Les avis divergent. Chaque cas est à étudier. Parfois, on publiera un feuilleton [en]. Parfois, on se contentera d’extraits, ou encore de documents annexes au livre, pour appâter le chaland. D’autre fois, on mettra tout en ligne : pariant que le lecteur séduit achètera le papier, en parlera autour de lui et, finalement fera vendre ce livre, ou d’autres du même auteur. D’autres fois encore, après publication, on tiendra à jour un site présentant des développements autour de l’œuvre publiée.

Les droits d’auteurs sur lesquels on fait une croix en mettant à disposition des lecteurs tout ou partie de son livre doivent en tout cas être considérés comme un investissement. Au même titre que ceux consentis lors des envois à la presse. Notez qu’eux aussi sont progressifs, de l’auteur régional qui envoie cinq ou six services de presse à l’auteur de best-seller qui en envoie 200, les sacrifices ne sont pas les mêmes. Et ne sont jamais considérés comme tels. Notez également, au passage, que les livres qui dépassent 200 ventes ne sont pas si nombreux.

Proposer son livre gratuitement en ligne fait parfois augmenter les ventes. D’autres fois, on peut s’attendre à ce que ce soit sans effet, ou, plutôt négatif, à la marge. Il convient de se tenir au courant de ce qui s’est déjà fait, et d’être imaginatif, réactif, incisif…

Si le numérique menace les droits de quelques uns, ce n’est sûrement pas ceux de la majorité des auteurs, qui ont au contraire, de mon point de vue, tout à gagner du numérique. A chacun de trouver la voie numérique qui lui permettra de rencontrer son lectorat plutôt que d’abord ériger des barrières entre son livre et son public.

Cette direction, c’est encore Tim O’Reilly qui la montre :

Chez O’Reilly, nous publions un grand
nombre de nos livres en ligne. Il y a des gens qui en profitent pour
redistribuer des copies non payées. (le problème principal, entre
parenthèses, n’est pas celui des réseaux de partage de fichiers, mais
celui des copies des CD que nous publions qui sont mis en ligne sur des
serveurs Web, copiés ou offerts à la vente sur eBay). Ces copies
piratées peuvent être désagréables pour nous, mais elles sont loin de
détruire notre activité. Nous n’avons observé que peu ou pas de baisse
des ventes des livres qui sont ainsi offerts en ligne.[…]


La question à laquelle nous sommes
confrontés n’est pas de savoir si des technologies comme les réseaux
p2p de partage de fichiers saperont le rôle des créateurs ou des
éditeurs, mais celle de savoir comment les créateurs peuvent utiliser
de nouvelles techniques pour accroître la visibilité de leurs oeuvres.
Pour les éditeurs, la question est de savoir s’ils vont comprendre
comment jouer leur rôle dans le nouveau média avant que quelqu’un
d’autre ne le comprenne. L’édition est une niche écologique : de
nouveaux éditeurs se précipiteront pour la remplir si les vieux y
échouent.

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