Journal – 3

9/11/21

Jour sans lecture. Parce que trop par ailleurs, et c’est donc ouvrir au hasard Maupassant. Une valeur sûre, et, en huit pages, assez de style et d’histoire pour en peu de temps avoir l’impression que, tout de même, on a fait son devoir. C’est efficace, clair, bien mené. Qu’importe où l’on a ouvert, ce sont trois nouvelles parues dans la presse en leur temps et qui disent le monde d’alors. C’est peu, très peu de choses. Ce n’est pas Une vie, ce n’est pas Pierre et Jean. Ce n’est pas Boule de Suif ni Le Horla. Mais ça reste Maupassant. C’est ce qu’il faudrait lire, au moins, chaque jour, comme d’autres enchaînent quelques pompes, quelques abdos, un peu de gainage. Une hygiène minimale pour ne pas perdre la forme.

10/11/21

Cliquez ici. Et l’internaute clique ici. C’est la force du verbe. Que la lumière soit, et la lumière fut. L’homme joue à Dieu. C’est la performativité : le fait, pour un signe linguistique (énoncé, phrase, verbe, etc.) de réaliser lui-même ce qu’il énonce ; on dit alors que le signe est « performatif ». Il fait advenir une réalité. Des spécialistes de la discipline se sont appelés des “copy writer”. Ils choisissent les mots qui vont faire agir l’internaute, l’utilisateur d’une appli. Cliquer ici. Et surtout : acheter. Le métier ferait rêver car on peut l’exercer chez soi et gagner, promet-on, très bien sa vie. Le mot sert à vendre. On parle de tunnel de vente, de landing page… Je l’ai fait. Je le referai à l’occasion. Et j’en parle un peu dans une vidéo mise en ligne aujourd’hui, et enregistrée il y a plus de quatre mois. Une distance qui permet de s’écouter comme si un autre s’exprimait. En fait, je parle un peu trop de moi, pas mal de mon livre “Maîtriser les techniques rédactionnelles” (Dunod) et un peu de “copy writing”, donc.

11/11/12

Je parle pendant 42 minutes d’écriture, lors d’une vidéo enregistrée il y a quatre mois et mise en ligne hier matin. Dans les commentaires, un argument classique contre une écriture trop simple : il faudrait plutôt apprendre aux gens à lire. Classique, parce que je ne compte pas le nombre de fois où je l’ai entendu lorsque j’expliquais la nécessité d’un vocabulaire adapté ou de phrases plus courtes, et mieux structurées. On aimerait tous un lectorat cultivé, sensible à la nuance, outillé pour la subtilité. On oublie tous nos propres limites en la matière. Et notre responsabilité : mieux vaut le plus souvent être compris que faire du style. Je le redis ici, comme je le dis aux étudiants ou aux personnes que je forme : apprenez déjà à faire simple, vous verrez après pour la suite (et parfois, on voit ensemble, ça dépend du contexte). “Il ne faut pas prendre les gens pour des imbéciles”, me dit-on parfois. “Le moins qu’on puisse faire est de les respecter assez en restant intelligible”, ai-je toujours envie de répondre. Et non, je ne parle pas de littérature dans ces cas-là.

12/11/21

Feuilleter La Modification de Michel Butor, dans une édition de la première année, pas l’édition originale, mais celle d’après, juste après le prix Renaudot. Il y a entre les pages le bandeau de papier dont on entoure le volume lauréat pour que cela se voit, sur la table du libraire, le prix Renaudot. Le bandeau est blanc comme la couverture sobre des éditions de Minuit, qui semble avoir à peine changé depuis 1957. Dans le livre, ces paysages vus du train, à travers la pluie qui brouille tout, ou éclairé rapidement, alors que la nuit tombe, par les lumières du wagon-restaurant. Et puis ce parti pris, ce vouvoiement qui laisse croire au lecteur que c’est de lui qu’il s’agit, ou, pour le moins, comme dans un jeu d’enfant, qu’on lui dicte pour de bon la marche à suivre, les émotions à ressentir. Un jeu d’enfant. Pas tout à fait le ton de La Modification, non, ce sera poussé au bout dix ans plus tard dans Si par une nuit d’hiver un voyageur d’Italo Calvino, qui ne vouvoie pas, mais tutoie. “Tu serais un cow-boy, tu attaques la diligence”. Oui, on jouait comme ça, avant les écrans.

13/11/21

Lecture en cours, le dernier Goncourt. La plus secrète mémoire des hommes, de Mohamed Mbougar Sarr. Le Goncourt 2020, je l’ai lu bien avant sa sortie, et dès lors conseillé à qui voulait l’entendre. Mais c’était Hervé Le Tellier, et pile au centre de mes radars. Là, ne pas fanfaronner, je n’aurais peut-être pas ouvert ce roman sans le prix, ou bien plus tard. Et ça aurait été dommage. Le prix Goncourt à ce roman-là, c’est une forme d’ironie qui me plait bien. Il est question sous la plume de Mohamed Mbougar Sarr de littérature, d’un livre culte et introuvable, et de ce que ça veut dire, écrire, et comment ça se fait, des différentes façons de le faire, et de ce que ça change l’absolu en la matière. Il y a de longues et très belles phrases, des passages drôles et bien sentis, et quelques tournures parfois inattendue : “Je pris mon courage à une main, l’autre vida mon verre d’un trait, puis j’abordai Siga D”, sauf à considérer ici l’hommage à  Pierre-Alexis Ponson du Terrail volontaire. L’exercice est toujours risqué, mais ne serait pas tout à fait étonnant. Les références cachées de ”La plus secrète mémoire des hommes” pourraient être nombreuses…

14/11/21

Attendre qu’on ait regardé si l’auto est en état de rouler. Marcher. S’arrêter à une terrasse pour un café. Saisir, presque au hasard, un volume dans la boîte à livres à proximité. Un de ces volumes que certains achètent par correspondance pour remplir la bibliothèque du salon et dont on voit les publicités dans les magazines de programmes télévisés : ici, c’est sans doute l’œuvre poétique complète de Victor Hugo en vingt-et-un volumes, reliure imitation cuir, papier soigné. J’ai Les Contemplations en mains. La poésie de Victor Hugo, ce sont les trois premiers volumes de La Pléiade que je me suis faits offrir ; j’étais en quatrième. Mais je suis loin d’avoir tout lu, presque 40 ans plus tard, et longtemps que je ne les ai pas ouverts. Et, donc Les Comtemplations et 30 minutes devant moi. C’est pour relire Réponse à un acte d’accusation, et sa Suite. Là, où Hugo dit la révolution des mots : “Je nommai le cochon par son nom ; pourquoi pas ?” Cet éloge du mot simple, cette revendication-là, cette révolution qu’il entend avoir menée pour que tous les mots soient égaux et également utilisables en littérature : c’est Hugo, et pourquoi il est grand. C’est ici qu’il écrit : “Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire.” Et un peu plus loin : 

J’ai dit aux mots : Soyez république ! soyez

La fourmilière immense, et travaillez ! croyez,

Aimez, vivez ! — J’ai mis tout en branle, et, morose,

J’ai jeté le vers noble aux chiens noirs de la prose.

Et je garde ce vers, qui forcément me parle :

Tous les mots à présent planent dans la clarté.

Mais pas de surinterprétation, on aura dans Suite cette précision qui laisse place au flou :

Les mots sont les passants mystérieux de l’âme.

J’ai remis le volume en imitation cuir dans la boîte à livres et récupéré la voiture jugée apte à rouler.

15/11/21

Qui parle ? Qui raconte l’histoire ? L’usage de la première personne “je”, dans le récit, on sait depuis longtemps que ça ne renvoie pas à l’auteur, même s’il joue de l’ambiguïté et que parfois, le lecteur ne sait plus faire la différence entre le je de l’auteur et le je du personnage. L’ambiguïté est levée lorsque plusieurs “je” cohabitent dans le même livre. C’est presque toujours le cas, lorsque des propos sont rapporté au style direct : “J”ai fermé la porte”, dit la Marquise. Mais parfois plusieurs récits s’enchâssent, et l’auteur doit trouver des techniques pour que le lecteur ne s’y perde pas. Alain Damasio, dans La Zone du dehors ajoute un > gras au début du paragraphe, lorsqu’il change de narrateur. Dans d’autres livres, une police de caractère correspond à chaque personnage qui prend la parole. Parfois, c’est moins souligné, et, chez Mohamed Mbougar Sarr, dans le Goncourt (lecture toujours en cours), c’est parfois confus pendant quelques paragraphes, sans que ce soit grave. Les voix se croisent dans La plus secrète mémoire des hommes. Et l’auteur assume : “Mais pourquoi fallait-il que nous soyons nécessairement dans un lieu précis, où une voix identifiée nous parlerait à un moment clairement défini ? Nous nous trouvons toujours dans un récit – mais peut-être, plus généralement à tout moment de notre existence – entre les voix et les lieux, entre le présent, le passé, le futur.” (page 133)

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