Journal – mars 2024

1er mars

« Je relis, lentement, lucidement, morceau par morceau, tout ce que j’ai écrit. Et je trouve que cela est nul, et qu’il aurait mieux valu ne jamais l’écrire. » Ainsi commence le fragment 93 du Livre de l’intranquillité de Fernando Pessoa. Ce n’est pas une posture, pas le genre du bonhomme. Pas la recherche détournée du compliment : « mais si, mon gars, c’est formidable ». Non, c’est un moment que tous ceux qui écrivent connaissent, je crois. Il n’est pire juge que soi-même en la matière. Je ne vois que ce qui va de guingois dans ce que j’écris. Et ce que je ne peux plus améliorer ? C’est que j’ai atteint mes limites, pas que le texte a atteint les siennes. Comment voulez-vous vous satisfaire de ça ?

2 mars

Choisir un appartement devient, aussi, choisir un lieu pour écrire. Une table devant une fenêtre. Une vue. La vue, la vie qui va avec, et les textes qui en découlent. Je peux écrire n’importe où (là, sur le téléphone, à la table de la cuisine de la maison endormie). Mais, si je choisis un lieu où je vais passer du temps : m’interroger : où m’installer pour écrire ? C’est un critère. Comme les transports en communs, l’isolation, la présence de bistrots pas trop loin. Important aussi, pour lire et écrire, les bistrots. Notons que le pianiste a plus de contraintes à prendre en compte et plus de difficultés à trouver des pianos-bars.

3 mars

La pratique des réseaux sociaux depuis 2008, et de Linkedin en particulier, implique au fil du temps une imprégnation de la narration extime des personnes par elles-mêmes. On en parlait à la grande époque du web 2.0 : le personnal branding, cette capacité à raconter de soi une version bankable. Pour chacun chacune, montrer ce qu’on sait faire, ce qu’on a envie de faire, ce qu’on a fait, et provoquer chez les autres le désir d’en savoir plus ou d’aller plus loin, et monter des projets avec ces personnes si formidables. Toute l’astuce consistant à ne pas aller trop loin, à ne pas paraître trop lisse, mais, surtout, à sembler cohérent et agréable. Bref, on se raconte. On se la raconte. Ce qu’on montre n’est pas ce qu’on est, enfin j’espère (ça ne l’est jamais, je sais, c’est une grande question). J’ai joué à ça aussi, sans doute, avec une réticence qui devait bien se sentir quelque part. Passer trente minutes sur Linkedin, c’est passer 30 minutes dans une fiction où ce qui se joue n’a que très peu de chose à voir avec ce que nous sommes réellement. Sans doute ce qui me gène le plus dans la plupart des relations professionnelles (y compris le rôle que j’ai pu être amené à y jouer). Tout ça n’est pas nouveau, mais pour dire quoi ? Que si la littérature se contente de ces histoires on n’ira pas bien loin. Et que la littérature a à faire quelque chose de ça, forcément : de comment l’on raconte notre histoire, de comment l’on crée notre propre personnage, et de comment on le fait évoluer dans une narration inspirée pour une part des narrations qu’on nous propose, et que nous consommons. Tout ça est flou, et ce n’est pas très grave : c’est là pour irriguer et nourrir ce que j’écris.

4 mars

Lire le Journal de Kafka. Plus précisément : feuilleter un peu au hasard et lire les paragraphes les plus courts. La difficulté pour écrire : il n’y arrive pas, il n’y arrive jamais. Et il est malheureux, triste, désemparé, incertain. Personne n’a envie d’être Kafka. D’avoir écrit ce qu’il a écrit, sans doute, mais pas à ce prix-là.

5 mars

François Bon a publié une vidéo de 26 minutes à propos de Parfois l’homme. Pour dire tout le bien qu’il en pense. C’est, parmi les retours sur le livre, un retour qui compte. 20 ans qu’on se connaît, et c’est grâce à Internet. Sujets commun autour de la mutation numérique. Et de son côté une exigence et une culture qui font de sa parole une parole que j’écoute avec respect, attention, et, au fil des années, amitié (ce qu’il reste des heures utopique du web, cette capacité à créer des liens qui n’auraient pas existé sans). J’ai du respect pour le bonhomme, pour sa capacité à lire, et je sais la valeur de ses analyses. Quand elles s’appliquent à mon travail, et qu’elles sont à ce point positives, c’est une potion contre le doute des plus efficaces. Ce n’est pas tant être flatté, ce n’est pas soigner mon ego : écrire, c’est douter à chaque page. Et même après tous ces retours positifs, continuer dans le doute (le poids que ça a cette personne qui a mis anonymement deux étoiles sur cinq au livre sur une librairie en ligne est disproportionné, je le sais). Ce n’est pas tant ce que ça dit du travail accompli que de celui qui reste devant moi. Et là, douter plus que jamais.

6 mars

De la difficulté d’ordonner les projets. J’avance très lentement, je lis peu. J’ai candidaté pour une résidence d’écriture à la Maison Julien Gracq. Mais c’est candidater pour dans un an, sans certitude que ça aboutisse, et devoir préciser dans le dossier sur quel projet je travaillerai alors. C’est compliqué, de me projeter aussi loin. J’écris trop vite, peut-être, pour ce genre de délais. Mais je l’ai pris comme une chance. J’ai proposé le projet Palimpseste. Déjà un premier jet presque complet, mais court. C’est l’occasion de faire reposer, et de le reprendre avec plus de distance. Continuer à écrire écrire autre chose ? Le projet autour de La Disparition est suspendu à l’absence de réponse de mes interlocuteurs. Cela complique un peu les choses, au moins pose des questions sur la méthode. Cela ne fonctionne pas comme je voudrais. Trouver un autre fonctionnement. Et sinon, le troisième projet, mais je n’en suis pas très sûr, j’hésite, je tourne un peu autour. Et puis je n’arrive pas à beaucoup travailler, c’est vrai. Je ressasse, trop. Il faudrait pourtant gagner un peu d’argent, m’occuper de ça, aussi. M’y forcer.

7 mars

Première règle : la meilleure explication est souvent la plus simple. Seconde règle : parmi les explications les plus simples, privilégier celle qui a pour ressort la bêtise. Et ne pas oublier que cela s’applique aussi bien aux autres qu’à soi-même.

8 mars

Lecture publique de Parfois l’homme en compagnie de l’ami guL hier soir à la librairie La Tonne, à Rouen. Une première. On a lu une douzaine de textes. Intermèdes à la guitare. Public attentif. Vrai plaisir à donner le texte, comme ça. Prise d’assurance. Belles rencontres. Écrire, c’est donc aussi ça. On était bien.

9 mars

Le chêne et le roseau. Avoir compris très tôt la supériorité du roseau. Mais avoir eu un destin de chêne. Ce que ne dit pas la fable : on ne choisit pas. Destin de chêne, destin de gland. Souvenir du chêne auquel nous grimpions, enfants. Il y a toujours eu une mythologie : monter dans les arbres. Ma grand-mère, déjà, et ça n’était pas, de son temps, une occupation de petite fille modèle. Est-ce que les enfants s’y réfugient encore ? L’arbre n’est plus bon qu’à faire de l’ombre. Et encore, quand il survit. Enfant, il y a eu des chutes, oui. Douloureuses. Les branches cassaient parfois. Et l’on était au sol, sur le dos, respiration coupée. Plus de peur que de mal. Peut-être qu’on ne laisse plus tomber les enfants. Un roseau, un roseau pensant ? Tu parles. Un chêne au tronc brisé par la tempête.

10 mars

Changer de vie. Dans trois semaines, s’installer pour partie à Paris. Ce que ça modifie pour l’écriture. Trouver de nouveaux repères, de nouvelles géométries, de nouveaux rythmes. Un quartier en mouvement, tout à moins de 150 m et le reste à portée. Où écrire, comment, quels liens tisser ou renouer. Ça devrait éloigner des douleurs. Trouver une réponse positive à la nécessité de construire la forteresse de l’oubli autour du trou noir du manque.

11 mars

Les premières pages du dernier Paul Auster, Baumgartner : un tourbillon d’actions simultanée aux rebondissements anarchiques du monologue intérieur. Le lecteur est instantanément embarqué. Il ne se passe presque rien : une casserole oubliée sur le feu, un coup de téléphone à passer, la livreuse qui apporte un colis. Ce n’est que la vie de tous les jours, les collisions des micro-événements mais le lecteur n’a plus le choix. Il doit poursuivre sa lecture. Du grand art.

12 mars

Neuf mois. Le hasard des symboles. Neuf mois à espérer une discussion qui arrive enfin. Ce n’est pas ce dont je parle ici. Mais comme les hasards du temps structurent la vie. Dans une fiction, cela paraitrait artificiel. Dans la vie, c’est un hasard auquel s’accrocher. Même le plus rationnellement qu’on puisse espérer réagir, trouver des signes qui auraient le moindre sens, qui donneraient une chance d’échapper à l’absurde. Là, ce sont ces neuf mois qui disent mieux que bien d’autres choses l’espoir possible de la fin d’une séquence. Des signes, un espoir. N’importe quoi. Mais on s’accroche à n’importe quoi.

13 mars

Difficile.

14 mars

Je n’ai pas grand chose d’intelligent à dire sur la poésie, si ce n’est qu’il y a peu de poèmes sur Darnétal et peu de textes sur le boucher de la ville qui connaît des écrivains pourtant. A Darnétal, j’ai des souvenirs. Pas tous bons. Je ne suis pas sûr d’aimer la ville. Une forme d’impasse. Mais le rapport aux lieux change avec les souvenirs qui s’y superposent. Il n’est pas question de Darnétal, mais de la nostalgie de Jérôme Leroy. Son dernier recueil porte un beau titre : Et des dizaines d’étés dorés. Il y a des corps, des corps de femmes, de jeunes filles des corps anciens. Des émotions, des plages, du vin. Il y a des masques qui tombent et de la pluie. J’aime beaucoup cette poésie. J’ai quelque part le tout premier livre de Jérôme. Et maintenant celui-là. Et c’est le genre de type avec lequel j’aimerais passer une soirée à ne pas dire grand chose, sous un tilleul, à la fraîche, avec quelques bouteilles de vin à auxquelles faire honneur. À notre âge, on ferait semblant de ne pas regarder passer les filles.

15 mars

Il faut dire comme ça touche, chez celles et ceux que je croise, cette façon de prendre de mes nouvelles et de me remercier pour ce que j’écris. Je ne parle pas ici du livre ni des textes du carnet d’écriture, mais des trois ou quatre articles sur la dépression. Les amis, les connaissances, et qui me souhaitent le meilleur. Peu de questions à par ce « ça va » appuyé dont la nuance d’inquiétude ne m’échappe pas et qui me permet une réponse aussi courte, mais appuyée, qui fait comprendre que ça va, mais que ce n’est pas simple. Parce que ce n’est pas simple. C’est tout, et ce « bon courage », ou se « prends soin de toi », en partant, qui n’est pas de politesse ou d’ironie, et qui réchauffe un peu le coeur. Ce n’est presque rien. Et ça change tout. Merci.

16 mars

Ne plus supporter Rouen. Chaque mètre carré me ramène au travail qui a provoqué la dépression. Cela annihile tous les souvenirs antérieurs. C’est comme une surcouche poisseuse, irritante. Hier, j’ai fui. Impossible de tenir. Impossible de respirer cet air là. Je vais raconter, bientôt.

17 mars

Écrire est une chance autant qu’une malédiction. Pouvoir transformer la matière de ce qu’on a vécu en autre chose. Les pires saloperies comme la banalité, les émotions les plus fortes comme l’indifférence au monde. Il faut tout ressentir. Et remercier autant les salauds qui m’ont broyé sans rien vouloir comprendre que ceux qui m’ont relégué à rien. Remercier par dessus tout qui a permis que restent ouvertes les portes qui donnent accès aux émotions. Il faut creuser profond. Et j’ai été gâté ces derniers temps.

La différence entre l’idiot et le salaud ? L’idiot ne comprend pas, le salaud ne veut pas comprendre.

Pour mémoire : Le salaud, chez Sartre : personne qui agit avec bonne conscience de manière immorale.

18 mars

Y a-t-il une différence entre la fiction est la réalité ? Peut-être : la réalité est une fiction à laquelle on se cogne. Mais c’est bien tout.

19 mars

Des milliers de fois refaire le même chemin. Le train. Une fois de plus. De Rouen à Paris. Comme toujours. Ce balancier entre deux mondes. Ce mouvement entre les lieux qui s’opposent, à l’échelle autobiographique. De chaque côté des refuges, selon les périodes. Des milliers de fois longer la Seine et savoir que j’ai vu vivants des arbres qui ne sont plus que troncs brisés, gris et pathétiques, dont les plus fortes branches ont déjà été emportées par le fleuve.

20 mars

Avoir parlé du livre, longtemps, pour une vidéo et un podcast. Chaque fois, je dis des choses un peu différentes. Les sujets à la mode, les sujets de société, l’engagement politique de la littérature. Je n’ai pas le sentiment d’avoir été bon à la radio télévision suisse. On verra en écoutant le podcast. Avant ça, plus d’une heure de vidéo avec Azélie Fayolle. Là, discussion à bâtons rompus : on a parlé du processus d’écriture, de technique, de féminisme. Je me suis amusé. C’était un moment vraiment agréable. Ce soir, animer un atelier d’écriture à la maison de la poésie et de l’oralité de Rouen. Ça ressemble à la vie.

« Le roman, c’est une chanson sans guitare. » Leonard Cohen

21 mars

Été, automne, hiver : trois saisons en enfer. Voici le printemps. C’est le moment de faire quelque chose du bordel.

22 mars

Rendu public hier un échantillon de ce que j’ai vécu dans le monde du travail. Des dizaines de messages de soutien. J’ai épuisé avant ça toutes mes tentatives de dialogue. Cogné à toutes les portes, et ma tête contre les murs. Alors, témoigner. Pour qu’au moins tout cela serve à quelque chose.

23 mars

Jour de prix. En l’occurrence le prix Première de la RTBF. Le jury se réunit aujourd’hui. Première fois que ça m’arrive. 10 romans ont été retenus, dont Parfois l’homme. C’est déjà inédit, et c’est tombé quelques jours avant la sortie du livre. Une chance sur dix. C’est beaucoup. C’est peu. Je sais que je ne vais pas y penser toute la journée. Mais en fin d’après-midi, sûrement. Seul le lauréat ou la lauréate recevra un coup de téléphone.

24 mars

Lire un livre dont on parle beaucoup. Et l’auteur qui sourit et porte beau à la télévision comme sur les réseaux sociaux. Un livre proche de ce que j’ai écrit et de ce que je tente d’écrire. Mais trouver le livre pas assez bon. Des phrases et un ton dont je ne me satisferais pas. Trop convenu, trop facile, trop évident. C’est en lisant ça que je me dis qu’il y a autre chose à faire. Et c’est tant mieux.

25 mars

Croire aux mouvements de balancier du destin, qu’à une peine corresponde une joie équivalente. Une sorte d’équilibre auquel je ne pense jamais dans l’autre sens. Mais que pour atteindre les sommets il faille toucher le fond, oui. Voilà qui m’aide à accepter les coups du sort (une telle idée doit remonter à l’enfance). Ça n’a aucun sens, évidement : je sais aujourd’hui qu’il y aurait beaucoup trop de monde au sommet en fin de compte.

26 mars

Faillir lâcher, et avoir tenu. Avoir perdu, trop. J’aimerais partager des joies à venir avec des gens qui ne voudront plus rien partager avec moi. Ce sont des deuils à faire. Le deuil des vivants et plus dur à vivre que celui des décédés : il reste toujours une possibilité de retour. S’y accrocher en dépit des évidences.

27 mars

Mon emploi du temps à la Foire du livre de Bruxelles commence à se remplir. Trois jours de rencontres et de signatures. On va parler littérature, et c’est une belle perspective. Je me réjouis de retrouver la ville, où j’ai de bons souvenirs, et les Belges, qui sont fantastiques. Voilà, c’est dans une semaine et ce sera bien.

28 mars

Prendre tout ce qui m’arrive de bien avec Parfois l’homme comme des cadeaux. Le livre petit à petit me consolide, me rend à ce que je voulais être. Le chemin est long. Ce n’est pas l’écriture qui est thérapeutique. L’écriture date de 2021. Mais la réception du livre, oui, ça soulage. Doucement, mais ça soulage. Une chance que tout se passe si bien, là, maintenant.

29 mars

Trois interviews en ligne hier à propos de Parfois l’homme. 3 minutes, 10 minutes, 30 minutes. Parler du livre, de l’écriture, de soi. Le discours sur le livre qui s’affine d’interview en interview. Le discours qui se construit ; il ne précède pas le livre. Tout juste si je peux dire quelques intentions que j’avais. Le discours, les explications viennent pour la plupart a posteriori : au fil des question. L’écriture a quelque chose d’irréfléchi mais on attend de l’auteur des explications. Jouer le jeu. Toutes les explications devraient être dans le livre.

30 mars

56 ans aujourd’hui, et c’est un nouveau départ. Il n’y a pas de vie sans coups durs. Des vies sans bonheurs et sans joies, sûrement. Les moments agréables arrivent. A 56 ans, ils seront mâtinés de regrets. Peut-il en être autrement ? Les semaines qui viennent sont riches de promesses. Prenons ça. Et pleurons un peu plus discrètement ce qu’on a perdu.

31 mars

La somme des témoignages qu’on m’envoie sur la dépression et le burn-out. La somme des dégâts causés par le pouvoir hiérarchique des uns sur les autres, par l’incompétence et les humiliations. Et l’on me parle parce que j’ai raconté. La tristesse qui reste des années après. Comme si l’on ne se remettait jamais. Et voir s’en sortir celles et ceux qui ont failli comme si de rien n’était. Sans jamais qu’ils aient eu un mot de regret, sans jamais qu’on leur ait demandé de comptes, sans jamais qu’ils n’aient accepté leurs responsabilités.

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