Depuis longtemps déjà la fin des journalistes est annoncée

On aura lu quoi de Villiers de l'Isle Adam si on n'y a pas été obligé ? L'Eve future, peut-être, qui nous aura fait froid dans le dos, avec cette première femme mécanique remplaçant son modèle… Et pourtant, ses contes méritent le coup d'oeil. L'occasion d'y revenir nous est donnée par Fumisteries, l'anthologie sur la naissance de l'humour moderne, 1870-1914 qui parait sous la direction de Daniel Grojnowski et Bernard Sarrazin. Et pourquoi en parler ici ? Parce que La Machine à Gloire, de Villiers de l'Isle Adam, parue d'abord en revue en 1874 et repris dans les Contes cruels en 1883, est d'une incroyable modernité.

Il y est question de l'invention d'une mécanique s'appuyant sur le phonographe et l'electricité, propre à remplacer la Claque -ces spectateurs payés pour applaudir- dans les salles de théâtre pour apporter à coup sûr la gloire aux auteurs dramatiques. La machine simule les cris de toutes sorte :

Ainsi, les petits amours dorés et roses des balcons, les cariatides des avant-scènes, etc., sont multipliés et sculptés presque partout. C’est à leurs bouches, précisément, orifices de phonographes, que sont placés les petits trous à soufflets qui, mus par l’électricité, profèrent soit les Oua-ouaou, soit les Cris, les « À la porte, la cabale ! », les Rires, les Sanglots, les Bis, les Discussions, Principes, Bruits de tabatières, etc., et tous les Bruits publics Perfectionnés. Les Principes, surtout, dit Bottom, sont garantis.

Emporté par les bruits enregistrés, le public, en mouton qu'il est nécessairement, ne pourrait que suivre le mouvement et, à son tour, faire un triomphe à la pièce. L'idée est ingénieuse, et détaillée dans le conte avec force précisions. On pense évidemment, à ces grands organisateurs de tweet clash, à ceux qui commentent eux-mêmes leurs interventions, à ces restaurateurs qui, sur les sites gastronomiques, laissent des commentaires élogieux à leurs propres tables, à ces écrivains qui écument les librairies en lignes pour influer les notes mises à leurs oeuvres, à ceux qui, organisés, programment tout cela pour influer, au mieux ce qui peut se dire d'eux sur le web…

Ce n'est pas le plus beau. Une des fonctions de la Machine à Gloire consiste à remplacer les Critiques. Et, là, Villiers de l'Isle Adam se fait visionnaire génial. La Machine, donc, écrit. En lieu et place du journaliste. L'ère des robots journalistes n'est plus aujourd'hui de la science-fiction. Dans un article paru le 29 mars 2010, Yves Eudes décrit ainsi le fonctionnement d'un de ces robots, Stats Monkey :

Pour déclencher Stats Monkey, il suffit qu’un humain lui indique à quel match il doit s’intéresser. Une fois lancé, il travaille automatiquement de A à Z. Il commence par télécharger les tableaux chiffrés publiés par les sites web des ligues de base-ball, et collecte les données brutes: score minute par minute, actions individuelles, stratégies collectives, incidents… Puis il classe cette masse d’informations et reconstruit le déroulement du match en langage informatique. Ensuite, il va puiser son vocabulaire dans une base de données contenant une liste de phrases, d’expressions toutes faites, de figures de style et de mots-clés revenant fréquemment dans la presse sportive. Il va alors rédiger un article, sans fautes de grammaire ni d’orthographe.

Il peut fournir plusieurs versions, rédigées dans un style plus ou moins imagé («Les Minnesota Twins ont: perdu/reçu une sévère correction/esquinté leurs battes en pure perte…») ou encore deux articles adoptant le point de vue de l’une ou l’autre équipe. Il ira même chercher sur Internet les photos des principaux joueurs. Le tout en deux secondes chrono, qui dit mieux? Le rêve de tout chef de service: un journaliste rapide, pas cher, sans états d’âme.

Le style de Villiers de l'Isle Adam, qui, par la force des choses, n'avait jamais vu un ordinateur, est un peu différent, mais, dans le fond, tout est déjà là :

Quant à la Critique, il n’y a pas à s’en préoccuper. Lorsque l’œuvre dramatique serait écrite par des gens recommandables, par des personnes sérieuses et influentes, par des notabilités conséquentes et de poids, la Critique, – à part quelques purs insociables et dont les voix, perdues dans le tumulte, ne feraient qu’en renforcer le vacarme, – se trouverait toute conquise: elle rivaliserait d’énergie avec l’Appareil-Bottom.

D’ailleurs, les Articles critiques, confectionnés à l’avance, sont aussi une dépendance de la Machine: la rédaction en est simplifiée par un triage de tous les vieux clichés, rhabillés et revernis à neuf, qui sont lancés par des employés-Bottom à l’instar du Moulin-à-prières des Chinois, nos précurseurs en toutes choses du Progrès.

L’ Appareil-Bottom réduit, à peu près de la même manière, la besogne de la Critique: il épargne ainsi bien des sueurs, bien des fautes de grammaire élémentaire, bien des coq-à-l’âne et bien des phrases vides qu’emporte le vent! – Les feuilletonnistes, amateurs du doux farniente, pourront traiter avec le Baron à son arrivée. Le secret le plus inviolable est assuré, en cas d’un puéril amour-propre. Il y a prix fixe, marqué en chiffres connus, en tête des articles; c’est tant par mot de plus de trois caractères. Quand l’article est glorieux pour le signataire, la gloire se paye à part.

Comme régularité de lignes, comme oeil, comme logique stricte et comme mécanique filiation d’idées, ces articles ont, sur les articles faits à la main, la même et incontestable supériorité que, par exemple, les ouvrages d’une machine à coudre ont sur ceux de l’ancienne aiguille.

Il n’y a pas de comparaison! Que sont les forces d’un homme, aujourd’hui, devant celles d’une machine?

C’est surtout après la chute du drame d’un grand poète que les bienfaisants effets de ces Articles-Bottom seraient appréciables!

Là serait, comme on dit, le coup de grâce!… Comme choix et lessivage des plus décrépites, tortueuses, nauséabondes, calomnieuses et baveuses platitudes, gloussées au sortir de l’égout natal, ces Articles ne laisseraient vraiment plus rien à désirer au Public. Ils sont tout prêts! Ils donnent l’illusion complète.

On croirait, d’une part, lire des articles humains sur les grands hommes vivants, – et, d’autre part, quel fini dans le venimeux! quelle quintessence d’abjection!

Leur apparition sera, certainement, l’un des grands succès de ce siècle. Le Baron en a soumis quelques spécimens à plusieurs de nos plus spirituels critiques: ils en soupiraient et en laissaient tomber la plume d’admiration! Cela exsude, à chaque virgule, cette impression de quiétude qui émane, par exemple, de ce mot délicieux, que, – tout en s’éventant négligemment de son mouchoir de dentelles, – le marquis de D***, directeur de la Gazette du Roi, disait à Louis XIV: "Sire, si l’on envoyait un bouillon au grand Corneille qui se meurt?…"

On ne pourra dire que nous n'étions pas prévenus.

La Machine à Gloire, de Villiers de l'Isle Adam

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