J’étais en quatrième. Premier trimestre. Et, pour Noël, j’ai demandé à mon grand-père de m’offrir L’Art d’être grand-père. Cela m’amusait. Et c’est ainsi que j’ai reçu mon premier volume des oeuvres complètes de Victor Hugo. Les deux suivants ont, c’est logique, suivi.

En quatrième ! Et cette année, les candidats au bac de français traitent Victor Hugo de tous les noms sur Twitter, plutôt 20 000 fois qu’une. L’objet de leur courroux (coucou) ? Un texte dont nous retiendrons un quatrain pour mieux le commenter.

« Que dit-il, le brin d’herbe ? et que répond la tombe ?
Aimez, vous qui vivez ! on a froid sous les ifs.
Lèvre, cherche la bouche! aimez-vous ! la nuit tombe;
Soyez heureux pendant que nous sommes pensifs. »

Tout d’abord une traduction : « Etre mort, c’est loin d’être swag. Alors faites l’amour tant que vous pouvez encore ». Du John Lennon, quoi. Mais, avec Hugo, admettons-le, c’est un peu crypté. D’abord, c’est de la poésie. C’est un peu comme Jean de la Fontaine, ou Le Roi lion : il y a des trucs qui parlent qui ne parlent pas d’ordinaire. Là, c’est la tombe et un brin d’herbe. C’est que Victor Hugo n’a pas le choix : dans un cimetière, y a pas grand chose de causant. Après, c’est simple.  « Aimez, vous qui vivez ! » Il s’adresse au lecteur, à vous : carpe diem, profitez tant qu’il est encore temps. C’est Le Cercle des poètes disparus, justement. « On a froid sous les ifs. » Rien à voir avec le if anglais (encore qu’avoir froid sous les suppositions, être mort si on se pose trop de questions, ça puisse être une lecture intéressante), l’if est un arbre qui pousse principalement dans les cimetières. Un arbre sous lequel il n’est pas facile de se tenir, en fait, contrairement au chêne, par exemple. Et on a froid, puisqu’on est froid, on est mort. « Lèvre, cherche la bouche ! » Honoré de Balzac dira : « Il ne faut pas courir deux lèvres à la fois. » Le brin d’herbe est d’accord. « Aimez vous ! » C’est rapide, c’est impératif. Pas le temps d’hésiter (le temps des if viendra plus tard) : « la nuit tombe ». On meurt déjà : « …rose, elle a vécu ce que vivent les roses, l’espace d’un matin ». On est dans une tradition poétique ancrée dans le coeur des hommes depuis toujours. Normal que le brin d’herbe rende hommage à Malherbe. « Soyez heureux pendant que nous sommes pensifs » Il fallait bien un truc qui rime avec if… Victor Hugo se répète : profitez, le temps des questions viendra après. C’est la mort, la tombe, qui nous prévient, et le brin d’herbe du cimetière, et tant mieux, parce qu’ils savent de quoi ils parlent, eux.

Bref, ce n’était pas si compliqué.

Pas de quoi en faire un plat.

https://twitter.com/eriksenne/status/479368216540872704

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