Ce que j’ai appris, en creusant quelques sujets, c’est qu’on n’a jamais fini de creuser. Il reste toujours à gratter. Ce que j’ai appris aussi, c’est qu’on passait parfois inexplicablement à côté d’une grosse pépite qui n’avait échappé à personne. Ainsi en est-il des Notes sur le rire de Marcel Pagnol (Nagel, 1947) trouvé à l’arrière d’une camionnette d’un bouquiniste. L’homme voyant comment je tournais autour de ses piles m’avait convié à regarder là : « je ne sors pas mes plus belles éditions ici, si ça vous intéresse, allez voir à l’arrière du camion ». Un marché estival, bon pour les touristes, les romans de plage défraîchis et quelques albums pour enfant. Moi, à l’arrière du véhicule, je fais connaissance avec Pagnol, Marcel Pagnol. J’ai lu Le Temps des secrets, comme tout le monde, en sixième, et puis j’ai vu les films, découvert Le Temps des amours. Bref, je connaissais juste mon Pagnol de base. Guère plus… Tu me fends le cœur, Le Schpounz. Mais je le savais comique et ce qu’il peut dire du rire m’intéresse donc. Donc je lis.

Pagnol n’a peur de rien, il veut, une bonne fois pour toute résoudre la question du rire. Bergson et les autres ont essayé. Lui va réussir, promet-il d’entrée. Tadam. Bon, me dis-je, si il avait réussi, je n’aurais pas lu Bergson, mais j’aurais déjà lu Pagnol, donc, ça doit clocher quelque part. Poursuivons. Il a une théorie du rire. Et, finalement, elle n’est pas si mal.

Résumons : on rit d’un sentiment de supériorité. C’est tout. Ce qui nous fait rire est ce qui nous montre qu’on est supérieur. La mésaventure qui arrive à l’autre nous fait rire parce qu’elle ne nous arrive pas à nous, qui valons mieux que ça. Bref, on rit, parce qu’on le vaut bien.

Voici notre définition du rire :

Le rire est un chant de triomphe ; c’est l’expression d’une supériorité momentanée, mais brusquement découverte, du rieur sur le moqué.

Il y a deux sortes de rires, aussi éloignées l’une de l’autre, mais aussi parfaitement solidaires que les deux pôles de notre planète.

Le premier, c’est le vrai rire, le rire sain, tonique, reposant :
Je ris parce que je me sens supérieur à toi (ou à lui, ou au monde entier, ou à moi-même). Nous l’appelons rire positif.

Le second est dur, et presque triste :
Je ris parce que tu es inférieur à moi. Je ne ris pas de ma supériorité, je ris de ton infériorité. C’est le rire négatif, le rire du mépris, le rire de la vengeance, de la vendetta, ou tout au moins, de la revanche.

Entre ces deux sortes de rires, nous rencontrons toutes sortes de nuances. Et sur l’équateur, à égale distance de ces deux pôles, nous trouverons le rire complet, constitué par l’association des deux rires. Quand l’armée Leclerc a repris Paris, nous avons ri avec des larmes de joie, la France était délivrée et reprenait sa place dans le monde ; et nous avons ri âprement, parce que l’oppresseur était chassé, piétiné, écrasé. Ce fut un rire complet, un rire de tout le corps et de toute l’âme ; ce fut, dans toute sa force, le rire de l’homme.

Voilà, l’affaire est close. La distinction entre rire sain et rire dur est intéressante. Je la découvre juste après avoir signé le Bon à tirer du Meilleur des vannes (parution fin août 2014, chez Mille et une nuits). Et cette distinction permet de faire la différence entre une vanne bienvenue (de l’ordre du rire positif) et une vanne simplement méchante, de l’ordre du rire négatif. On évitera la seconde, et privilégiera la première, en tout cas, celles qui s’en rapprochent sur l’échelle des nuances imaginée par Pagnol.
Pagnol applique sa grille d’analyse au jeu de mot (fac-simile sur le site www.marcel-pagnol.com)
Pagnol jeux de mots
Ce n’est pas la vision de l’humour que je défends dans Les Zeugmes au plat. La grille n’est pas assez subtile pour s’appliquer à l’absurde, ou à l’humour anglais. Elle montre en tout cas pour partie ce qu’est le comique français, tel qu’il est encore conçu aujourd’hui par beaucoup. Et elle me semble donc particulièrement adaptée à la vanne, dans son acceptation la plus traditionnelle.

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