Journal – 9

21/12/21
Il existe donc deux types de grammaires. Celles qui te disent comment écrire. Celles qui te disent comment les gens écrivent. Ou parlent. Ou les deux. Des grammaires normatives, les premières, qui édictent des règles. Des grammaires descriptives, les secondes, qui s’appuient sur ce qui se passe vraiment. La grammaire normative est de droite, conservatrice, luttant contre les évolutions de la langue. La grammaire descriptive est de gauche, elle accompagne le mouvement sans juger. Reste que l’une comme l’autre sont également complexes. Mais c’est la faute de la langue, ça. La faute à la langue ?

22/12/21
Le travers dans lequel le journal pourrait tomber : les petites phrases banales comme des règles absolues. Tentation de livrer quelques vérités qui pourraient toujours servir à organiser sa vie. Sur la réussite et l’échec, sur l’amour, la vie de famille, la vie sociale, l’amitié, les relations humaines, l’épanouissement individuel, le bonheur… Vanité de pou. Les recueils de citations débordent déjà de sentences définitives qui ne trompent que celles et ceux qui veulent bien les répéter de réseau social en réseau social.

23/12/21
Il y a une forme de texte pour le journal qui n’a pas vocation à être publiée. Un rôle du journal intime qui n’est que pour celui qui écrit : obliger à fixer sa pensée, à réfléchir, à poser les choses sur l’écran, du bout des doigts sur le clavier. De la pensée obligée à se déployer, à se fixer, à se construire. D’une phrase à l’autre l’opinion peut changer, et c’est comme un débris du monologue intérieur qui finit figé. Aucune raison d’infliger ça à quelque lecteur que ce soit. Ce rôle de l’écriture comme catalyseur ne regarde personne que celui qui écrit. Pour qui cela aurait-il le moindre intérêt ? C’est même, et il s’en excuserait si cela tombait sous les yeux d’un curieux, d’une banalité affligeante. La banalité est toujours affligeante. Et c’est en cela qu’elle est banale.

24/12/21
Pierre Michon reconnaît aisément que l’on ne comprend rien au monde. Et c’est bien comme ça. Lecture de Corps du roi, chez Verdier. Pages où l’on croise le regard de Beckett, la moustache de clown de Flaubert, la cigarette de Faulkner, et une beuverie de Michon lui-même, sauvé par Victor Hugo. C’est la figure de l’auteur que Pierre Michon interroge. C’est quoi, le corps de l’écrivain, le corps du roi ? On voudrait souligner la justesse des pages sur Flaubert sans occulter les autres. Démonstration concrète de la puissance d’évocation de Pierre Michon. Le vieil écrivain de Croisset hante ce journal depuis quelque temps, et c’est peut-être aussi pour cela que les pages de Pierre Michon résonnent, et surtout parce qu’elles marquent la part du mystère : comment l’on n’explique pas par quelle conjonction Gustave Flaubert, à un moment, devient Gustave Flaubert. Et si même il l’a vraiment été.

25/12/21
Remise en forme du roman. L’envie de le rendre à nouveau accessible. Corriger quelques fautes, supprimer quelques virgules, ajouter des guillemets, redonner un peu de clarté. Se plonger dans un texte qui a commencé il y a cinq ans, peut-être. C’est le reprendre comme le texte d’un autre. Respecter ce qu’on n’écrirait plus comme cela, gommer les trop gros défauts en surface sans bouger la structure. Parfois ajouter un mot. S’interroger sur l’interlignage, la police de caractère, les espaces… C’est aussi écrire. Dans quelques jours, proposer le texte dans une nouvelle édition, un peu plus propre. Lira qui voudra. Mais s’amuser à la relecture, à la retouche, au polissage, de tout ce qu’on y a laissé comme traces de fiction, et du nombre de fois où les lecteurs n’ont plus su si c’en était ou non…

26/12/21
Se coltiner le monde.

27/12/21
Avancée dans la remise en forme du roman, et voir surtout la somme des défauts, des raccourcis, des fautes, des approximations, des légèretés… Comment y avoir cru un jour ? Comment avoir pensé que cela pouvait faire un livre ? C’est mou par tant d’endroits. Il y manque tellement d’énergie. Ce n’est pas ce qu’il faut écrire, pas comme ça qu’il faut écrire. Cela ne pouvait pas marcher. Est-ce que tous traversent ce moment désespéré où ce qu’on a écrit semble à ce point insipide ? Quelle fierté peut-on garder de ces phrases qui s’éloignent et dont on ne voit plus que les déséquilibres ?

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