Journal – 34

29/11/22
Le geste de poser sur le comptoir de quoi manger. Un plat de pâtes dans une barquette en carton, un dessert qui se révélera insipide dans un pot en plastique, la canette d’une eau gazeuse. Tout déplacer dans le sac papier kraft, ajouter les couverts jetables et biodégradables. Puis partir. Tous les gestes comme d’habitude sauf un. Et personne pour le remarquer et la serveuse restée muette. Je n’ai pas payé.

30/11/22
Sortir. Fermer. Marcher. Ouvrir. Conduire. Tourner. Garer. Rentrer. Prendre. Déplacer. Parler. Rire. Rentrer. Écrire. Ne pas t’avoir vue.

1/12/22
Tu poserais le livre sur son chemin, sur un banc, un rebord de fenêtre, un parapet. Tu voudrais que ce soit elle qui le trouve et tu te posterais à la distance parfaite, selon l’angle adéquat, pour voir sans être vu. Tu calculerais l’horaire optimal et mettrais toutes les chances de ton côté pour qu’elle le voit et l’attrape et fasse tomber en l’ouvrant un pétale de rose séché. Tu espèrerais qu’alors c’est à toi qu’elle penserait.

2/12/22
Son métier, c’est compter les poissons. Visionner la cassette, caméra infrarouge, repérer les brochets, les saumons. Et noter. Rien d’autre. Tous les jours. Et le reste du temps le bistrot, la solitude et la pêche au silure. Il existe et il est devenu aussi personnage de roman. Logement de fonction et salaire. Dépression, sans doute. Savoir qu’il existe. Et avoir connu son prénom dans une fiction d’abord. Voilà qui brouille les pistes. Les saumons seraient de plus en plus nombreux à remonter la Seine.

3/12/22
L’œil vibre, et la lumière scintillante de l’écran brouille les trois mots déjà écrits et qu’il conviendra sans doute d’effacer lorsque le texte prendra forme. S’il prend forme. Les doigts à quelques millimètres du clavier, parés à l’éclair de lucidité qui donnerait son élan au texte. On ne les arrêterait plus une fois le rythme trouvé. La paupière se ferme pour protéger la rétine d’un contraste devenu inconfortable par la fréquence de rafraîchissement mal adaptée de la dalle lumineuse. Le mot suivant ne vient pas.

4/12/22
Il ne reste rien du corps initial après quelques années. Toutes cellules renouvelées, une à une, encodées au même ADN, mais toutes mortes plusieurs fois et remplacées. Sauf, dit-on, les neurones qui tiendraient, vaille que vaille. Mais, de copie en copie, les erreurs s’accumulent, et la machine se grippe : on n’est plus conforme. Même soigneux, même prévenant, même attentif aux chocs, on perd le fil. Ne reste bientôt qu’une ombre à peine lisible de ce qu’on a été.

5/12/22
Sa présence découpée à même le réel, en surimpression, comme posée au-dessus du reste, et toi, là, dans le flou et l’inconsistance des sentiments. Sa présence au-dessus du texte et toi en bordure de la page. Elle, en surplomb, toi dans les marges et les interlignes. Elle pèse sur chaque mot qui te vient avec la justesse des lexicographes de profession et diffuse dans tes phrases sa chaleur, sa fragilité, sa force, sa folie, ses failles. Elle se glisse partout où tu cherches à exister.

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