Journal – 29

26/10/22
Le rapport de l’écrivain à ses personnages est-il en lien avec le rapport qu’il entretient avec ses semblables ? Une réponse positive, et somme toute logique, imposerait que toute réflexion sur les personnages impliquerait une réflexion sur le lien que celui qui écrit entretient avec ses proches ou ses moins proches, a minima avec ses contemporains. Et voilà qui ouvre la brèche à l’archéologie biographique dans les études littéraires. Voilà qui, me concernant, ouvrirait la porte de ce journal à mes relations avec les autres, et m’entraînerait plus loin que je pensais aller. Je me défends d’une vision psychologisante de l’écriture et c’est pourtant par là que ça m’entraînerait. Je reformule : faut-il ressentir quelque chose pour les gens, et apprécier, au moins, leur commerce, pour apprécier ses personnages, et leur donner vie ?

27/10/22
Début de lecture du seul roman d’Eugène Ionesco : Le Solitaire. Ce qui frappe, c’est l’absence de style, jusqu’à l’absence de rythme, même, et la précision inutile des détails de l’action. La banalité rendue par la banalité. C’est casse-gueule, certainement, et impossible à refaire aujourd’hui (pourquoi refaire, de toute façon ?). “Je bus un troisième verre de cognac, rebouchai la bouteille, la mis dans le buffet. Je marchai un peu, faisant plusieurs fois le tour de la table.” Des pages et des pages. Le héros hérite d’un petit pécule, quitte son emploi, déménage, emménage, déjeune au restaurant, tourne dans son appartement. Il se passe toujours quelque chose, et il ne se passe rien. C’est la vie. On est à un niveau de lisibilité quasi optimale. C’est terrible. Pas comme ça que je donnerai envie de le lire. Et pourtant, on est dans la famille de L’étranger, de La Nausée, de Un homme qui dort… C’est donc formidable.

28/10/22
Depuis longtemps trois boîtes à archives et dessus : œuvres 1, œuvres 2, œuvres 3. Mes œuvres, donc. Ce que j’ai écrit entre 7 et 20 ans, je pense. Dans les boîtes, des cahiers, des carnets, des feuilles volantes, manuscrites ou tapées à la machine, et sans doute un ou deux regroupements de mes textes sous forme de recueils. Je ne sais pas quand j’ai commencé à avoir des doutes sur ma qualité d’écrivain. La question ne se posait pas dans l’enfance : j’écrivais. Et puis j’ai continué. Longtemps que je n’ai pas ouvert ces boîtes, et j’aime croire qu’il s’y cache un ou deux bons textes.

29/10/22
Parfois l’un ou l’une qui a écrit un texte me demande ce que j’en pense et je prends un peu de temps pour lire et des gants pour en parler. Il ne s’agit pas d’aimer, mais d’interroger la cohérence de l’ouvrage, et peut-être d’évoquer des pistes qui pousseraient un peu plus loin des choses. Toujours faire attention : ce que l’on met en tant qu’auteur dans un texte, même difficilement publiable, c’est une part de soi non négligeable. Dire d’où je parle (et ce n’est plus du même endroit qu’il y a un an, ou deux, ou cinq), poser les limites de ce que je peux dire, peser les mots autant que possible. Et essayer, sans aucune certitude, de donner quelques pistes.

30/10/22
Les choses vues, dans la mesure où elles nourrissent potentiellement l’écriture, auraient-elles leur place ici. Qui je croise sur le parking d’une gare, un port, un bord de mer, un chanteur en colère, un vendeur de fromage ? Le journal tenu il y a trente ans faisait de la place à l’actualité. Dans celui de l’adolescence, je me souviens avoir noté quelques lignes sur la mort de Sadate. De la chose vue au commentaire sans valeur ajoutée des nouvelles du monde, il n’y a qu’un pas. N’y a-t-il pas assez à écrire sur l’écriture et les lectures ? Pris hier dans une boîte à lire Le Monde selon Garp de John Irving. Dans la même édition de poche que celle de ma bibliothèque, mais pour la mettre à disposition dans une maison de vacances, espérant que le roman y sera découvert et lu par d’autres, que je connais, avec le même plaisir que je me souviens d’avoir éprouvé vers, quoi, 17 ans ?

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