Des textes de Christine Angot surgissent quelques idées. De quoi en faire une note de blog. Et des propositions pour un éventuel atelier d’écriture.

La Petite Foule est un livre de Christine Angot paru en mars 2014. Pas un roman. Une succession de portraits qui ont pour eux quelques atouts. Ils sont tous basés sur le même principe. A tel point qu’on imagine La Petite Foule comme l’amorce d’une consigne donnée en atelier d’écriture.

Chaque fois, un titre. Un titre qui en deux mots, parfois quatre, identifie celui qui sera croqué. Le banquier, la jeune chômeuse, le grand cinéaste reconnu dans le monde entier, l’homme qui ne sort jamais.

Christine Angot met en exergue une citation de La Bruyère. Elle se place sous le patronage de l’auteur des Caractères. Mais Les caractères sont l’oeuvre d’une vie entière, et pas des portraits seulement, mais une réflexion sur les mœurs du siècle. Qu’on en juge par le début d’un chapitre :

Du grand parleur
Ce que quelques-uns appellent babil est proprement une intempérance de langue qui ne permet pas à un homme de se taire. « Vous ne contez pas la chose comme elle est, dira quelqu’un de ces grands parleurs à quiconque veut l’entretenir de quelque affaire que ce soit : j’ai tout su, et si vous vous donnez la patience de m’écouter, je vous apprendrai tout » ; et si cet autre continue de parler : « Vous avez déjà dit cela ; songez, poursuit-il, à ne rien oublier. Fort bien ; cela est ainsi, car vous m’avez heureusement remis dans le fait : voyez ce que c’est que de s’entendre les uns les autres » ; et ensuite : « Mais que veux-je dire ? Ah ! j’oubliais une chose ! oui, c’est cela même, et je voulais voir si vous tomberiez juste dans tout ce que j’en ai appris. » C’est par de telles ou semblables interruptions qu’il ne donne pas de loisir à celui qui lui parle de respirer ; et lorsqu’il a comme assassiné de son babil chacun de ceux qui ont voulu lier avec lui quelque entretien, il va se jeter dans un cercle de personnes graves qui traitent ensemble de choses sérieuses, et les met en fuite.

Ce n’est pas le propos de Christine Angot. Qui, à la lire, va plutôt chercher son style du côté de Buffon. Un extrait du naturaliste. A propos du loup. Notons que Buffon titre « Le loup » sur même mode que Christine Angot, pas « Du loup », comme le ferait La Bruyère.

Le loup Buffon

Lorsque ses courses ne lui produise rien, il retourne au fond des bois, se met en quête, cherche, suit à la piste, chasse, poursuit les animaux sauvages, dans l’espérance qu’un autre loup pourra les arrêter, les saisir dans leur fuite, et qu’ils en partageront la dépouille. Enfin, lorsque le besoin est extrêmes, il s’expose à tout, attaque les femmes et les enfants, se jette même quelques fois sur les hommes, devient furieux par ces excès, qui finissent ordinairement par la rage et la mort.

Chez Christine Angot, ce n’est pas encore exactement cela, mais on s’en rapproche. Qu’on lise le début d’un de ses portraits.

L’exécutante
Elle regarde dans les yeux la nouvelle directrice qui vient de faire irruption dans son bureau, très énervée. Et qui l’engueule, avec son air pincé, en lui demandant pourquoi telle personne n’a pas encore été contactée, alors que le forum organisé par leur agence est dans dix jours. Calmement, elle lui répond, appuyée au dossier de sa chaise, que contacter les gens n’est pas dans ses attributions, que son travail est de réunir les coordonnées, de les transmettre à ceux dont le rôle est de téléphoner, que si les invités n’ont pas encore reçu d’appel elle n’y est pour rien, qu’elle a eu le numéro en question il y a dix jours, qu’elle l’a transmis, que la personne va être contactée, qu’elle n’est pas responsable du délai, elle lui répète que son travail est de réunir les informations pour les faire circuler.

Ce qui frappe, et qui vaut pour tous les chapitres du livre.

La fonction sociale du portraituré n’apparaît que dans le titre. Ensuite, c’est elle ou il. Jamais plus que cela dans le texte. Elle, ou il, et d’autres personnages. Et, parfois, souvent, l’autre personnage n’est rien d’autre non plus qu’elle ou il.

La narration, comme dans les textes encyclopédiques de Buffon est au présent :  « Il chasse ».

On serait dans l’oeuvre du naturaliste si, effectivement, le propos tenait de l’encyclopédie. On serait chez le moraliste si, effectivement, il permettait la généralisation. Mais l’on n’est pas là du tout. Et la force de Christine Angot est, ce me semble, d’emprunter au moraliste ou au naturaliste pour la forme, mais de ne rien offrir de tel, dans le fond.

Car ses portraits sont des choses vues. Les personnages ont existé. La citation de La Bruyère en exergue dit : « je rends au public ce qu’il m’a prêté ». L’auteur a assisté aux scènes qu’elle rapporte. On peut le croire en tout cas. Des éléments, ici ou là, renvoient forcément à ce que le lecteur a pu lui-même observer. C’est à ce point réaliste qu’on ne soupçonne pas un instant Christine Angot de n’avoir pas une fois de plus donné dans l’autofiction, genre qui lui colle à la peau (jusque devant les tribunaux).

Certains de ses proches donc se reconnaîtront sans doute dans ses pages. Mais le présent, la troisième personne, le travail d’entomologiste, qui n’est pas sans rappeler non plus Fabre penché sur les insectes, met de la distance.

Les consignes pour l’atelier d’écriture ?

– Choisir un personnage

– Choisir dans la vie du personnage une scène symbolique de ce qu’il est.

– Raconter cette scène au présent. En utilisant exclusivement il ou elle pour le personnage principal. Le présent de l’indicatif.

– Choisir dans la scène ces détails anodins qui sont cependant signifiants de ce qu’on imagine l’état d’esprit du personnage.

Autre consigne possible. Réécrire cet extrait de Fabre sur la cigale dans le style de Christine Angot. Le résultat, je le pressens, pourrait être édifiant. (On lirait, avant, l’intégralité de deux ou trois chapitres choisis de La Petite Foule).

En juillet, aux heures étouffantes de l’après-midi, lorsque la plèbe insecte, exténuée de soif, erre cherchant en vain à se désaltérer sur les fleurs fanées, taries, la Cigale se rit de la disette générale. Avec son rostre, fine vrille, elle met en perce une pièce de sa cave inépuisable. Etablie, toujours chantant, sur un rameau d’arbuste, elle fore l’écorce ferme et lisse que gonfle une sève mûrie par le soleil. Le suçoir avant plongé par le trou de bonde, délicieusement elle s’abreuve, immobile, recueillie, tout entière aux charmes du sirop et de la chanson.

Surveillons-la quelque temps. Nous assisterons peut-être à des misères inattendues. De nombreux assoiffés rôdent, en effet ; ils découvrent le puits que trahit un suintement sur la margelle. Ils accourent, d’abord avec quelque réserve, se bornant à lécher la liqueur extravasée. Je vois s’empresser autour de la piqûre melliflue des Guêpes, des Mouches, des Forficules, des Sphex, des Pompiles, des Cétoines, des Fourmis surtout.

Les plus petits, pour se rapprocher de la source, se glissent sous le ventre de la Cigale, qui, débonnaire, se hausse sur les pattes et laisse passage libre aux importuns ; les plus grands, trépignant d’impatience, cueillent vite une lippée, se retirent, vont faire un tour sur les rameaux voisins, puis reviennent, plus entreprenants. Les convoitises s’exacerbent ; les réservés de tantôt deviennent turbulents agresseurs, disposés à chasser de la source le puisatier qui l’a fait jaillir.

En ce coup de bandits, les plus opiniâtres sont les Fourmis. J’en ai vu mordiller la Cigale au bout des pattes ; j’en ai surpris lui tirant le bout de l’aile, lui grimpant sur le dos, lui chatouillant l’antenne. Une audacieuse s’est permis, sous mes yeux, de lui saisit le suçoir, s’efforçant de l’extraire.

Ainsi tracassé par ces nains et à bout de patience, le géant finit par abandonner le puits. Il fuit en lançant aux détrousseurs un jet de son urine. Qu’importe à la Fourmi cette expression de souverain mépris ! Son but est atteint. La voilà maîtresse de la source, trop tôt tarie quand ne fonctionne plus la pompe qui la faisait sourdre. C’est peu, mais c’est exquis. Autant de gagné pour attendre nouvelle lampée, acquise de la même manière dès que l’occasion s’en présentera.

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