Ceci pourrait être un titre écrit pour Google

Cela devient un marronnier. Encore et toujours on oppose écrire pour Google (sous entendu, pour être correctement référencé dans les moteurs de recherche qui apportent jusqu'à 60% des lecteurs à un site), et écrire pour son lecteur. Dernier échange en date, sur le sujet, une pique de JC Féraud (qui dirige la rubrique économique d'un grand quotidien économique) à propos d'un essai de prospective d'Aurélien Viers, journaliste lui aussi, rédacteur en chef de Citizenside.

Le tort d'Aurélien Viers ? Défendre l'idée suivante :

« Ecrire et titrer pour Google ? Oui, plus que jamais. Google reste le premier réflexe du public pour chercher des infos. »

Et JC Féraud de s'interroger sur Twitter : « Jusqu'où ce métier va-t-il tomber ? » (J'aurais tendance à me demander personnellement jusqu'où il est déjà tombé, mais c'est une autre histoire).
Il faut préciser qu'Aurélien Viers va plus loin encore. Il donne un exemple édifiant :

« un site britannique cherche comment traiter la mort du comédien Leslie Nielsen. Malcolm Coles de Digital Sparkles explique la stratégie employée pour attirer le plus grand nombre de visiteurs.

Premier réflexe : chercher quels sont les mots-clés les plus recherchés dans Google par les internautes. autour de la mort de Leslie Nielsen à ce moment précis.

Les mots-clés les plus recherchés par les internautes sont bien sûr “Leslie Nielsen dies, Leslie Nielsen dead”, mais le troisième est plus intéressant : Leslie Nielsen quotes.

Les journalistes décident alors de titrer et d’angler un article : “Leslie Nielsen dies, his 10 best quotes”. L’article a reçu des milliers de visites.

On pourrait qualifier ces pratiques de journalisme d’autocomplétion. Vous cherchez une info ? Les journalistes ont déjà la réponse. »

Dans une réponse sur Twitter à mon interrogation sur sa réaction, JC Féraud est plus précis :

@sbailly Désolé mais quand j'entends parler de journalisme à la demande d'écrire pour être référencé sur Google on ne parle plus journalisme

Aie ! C'est là que je ne suis bigrement pas d'accord, et que je décide de prendre le clavier pour dire deux trois choses :

1) Ce n'est pas parce qu'on écrit pour Google et qu'on choisit ses sujet en fonction de ce que cherchent les lecteurs qu'on fait forcément du journalisme. Dont acte.

2) On peut très bien écrire et titrer en fonction des critères de sélection des contenus par les moteurs de recherche et tout de même avoir du style. Je répète encore et toujours le même exemple à ce propos : il n'y a guère plus contraint en littérature que la forme du sonnet classique en alexandrin. C'est pourtant une forme reconnue de l'expression de la créativité à travers les siècles. La contrainte n'empèche ni la créativité ni le style. Dès lors qu'on ne se contente pas de la subir.

3) Utiliser les moyens modernes qui permettent de chercher ce qui intéresse les gens à un instant donné pour leur proposer les informations qu'ils cherchent à ce moment là avec le maximum de travail fait pour qu'ils aient le plus de chance de les trouver n'est pas nécessairement un crime. L'exemple des citations de Leslie Nielsen n'est pas le meilleur qui soit… Mais on peut utiliser finement ces outils là pour trouver des angles et des sujets auxquels on n'aurait pas forcément pensé tout seul, <mode provoc on> ou au bistrot avec un copain </mode provoc off>. Y a-t-il un crime à vouloir être le premier à trouver des angles et des sujets originaux, et à écouter pour cela le bruissement des recherches faites par les lecteurs ? Ce qui vaut pour les people qui meurent en faisant rigoler valant aussi pour des sujets que d'aucuns jugeront plus nobles…

4) Qu'une partie du contenu d'un journal, ou d'un site, dépende du marketing éditorial (high tech ou pas) permet d'aller chercher le lecteur. C'est titrer pour Google et traiter les sujets qui intéressent sa cible dans les meilleures conditions. Une fois qu'on est allé chercher le lecteur, on peut lui proposer des choses auxquelles il n'aurait pas forcément pensé, de jolis reportages écrits de main de maître, par exemple. Mais rien de nouveau sous le soleil, cette réflexion là, cet équilibre là, est dans la balance chaque jour dans les rédactions depuis bien avant l'invention d'Internet. Il ne faut pas en rendre responsable les nouvelles technologies (ni penser répondre définitivement à la question en quelques lignes).

5) On peut rêver d'un support qui s'affranchirait totalement du marketing éditorial high tech, qui ne dépendrait pas de Google pour lui amener des lecteurs, qui ne tiendrait pas compte de ce qui intéresse les lecteurs potentiels à un instant donné. On peut y rêver. On peut se dire qu'il y a sans doute un place pour ça. Mais c'est encore du marketing éditorial… Donner à lire ce qui ne se lit pas ailleurs, sous une forme qu'on ne trouve pas ailleurs, la rareté, on l'espère, créant la valeur.

Il ne faut pas croire qu'on ne puisse pas concilier ses exigences professionnelles avec la pratique des moteurs de recherche : les outils existent, les contraintes du référencement sont là. On peut les ignorer, on peut tomber dans le panneau de l'audience sans réflexion éditoriale, on peut aussi s'en faire des alliés et avancer vers un journalisme exigeant. C'est cela qui s'invente aujourd'hui.

Puissions-nous en être.

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