
Ecrire avec l’IA générative, c’est, littéralement, se déplacer les yeux bandés, à tâtons, dans un grand modèle de langage. Qui dit modèle dit ce à quoi l’on se conforme. Est-ce que l’écrivain, dans ces conditions, peut se soumettre à un modèle de langage ? La question a deux réponses (au moins). La première est logique. La seconde est empirique.
Une contradiction dans les termes
Réponse logique d’abord. Non. L’écrivain ne peut pas se soumettre à un modèle de langage. Dans ce geste même, il cesserait d’être écrivain.
Ce n’est pas un jugement moral. C’est une définition. Est écrivain celui qui tient la position d’où l’on parle. Celui qui répond de sa langue. Celui qui signe. Se soumettre, c’est confier cette responsabilité à un système qui, lui, ne répond de rien. Le modèle n’a pas de « je ». Pas de corps. Pas d’enjeu. On ne s’y soumet pas comme à un maître, parce qu’un maître engage quelque chose et qu’on peut le dépasser. On s’y dissout.
L’écrivain soumis n’est donc pas un écrivain vaincu. Il a quitté la catégorie.
Et pourtant cela arrive tout le temps
Réponse empirique maintenant. Moins flatteuse. Oui, évidemment, et cela arrive en permanence.
Pas par décision. Par glissement. Personne ne se déclare soumis. On accepte une suggestion, puis dix. On trouve la phrase proposée « pas mauvaise ». On laisse l’outil lisser une transition rétive. Et au bout d’un moment, c’est la machine qui tient la plume pendant qu’on croit la tenir.
La soumission réelle n’a jamais la forme d’un acte de soumission. Elle est du domaine du confort. C’est ce qui la rend redoutable.
Le mot « modèle » porte toute la charge
Avant d’aller plus loin, arrêtons-nous sur les mots. « Modèle de langage. » Pour un écrivain, l’expression est un piège, parce qu’elle empile trois sens.
Il y a le sens technique. Une distribution de probabilités sur des suites de mots. Le modèle modélise la langue comme ce qui est probable. Or l’écrivain travaille contre la probabilité. La phrase juste est souvent la moins attendue. Ce que l’outil optimise, la continuation vraisemblable, est précisément ce que la littérature dérègle. Un système entraîné à prédire le mot suivant tend vers la moyenne. Et le style est un écart.
Il y a le sens scolaire. Le modèle comme ce qu’on imite, la copie qu’on donne en exemple. « Modèle de langage » réveille sans le dire la vieille pédagogie du beau style à reproduire. Sauf que ce modèle n’est l’œuvre de personne. C’est l’agrégat anonyme de milliards de phrases. Le prendre pour maître, c’est prendre pour maître une voix sans corps qui n’a jamais rien risqué.
Il y a enfin le sens qui vise l’écrivain directement. Être modelé. Se laisser donner forme. Et cette soumission est d’autant plus efficace qu’elle est douce. On ne vous impose rien. On vous propose. La langue qui revient sur l’écran est déjà tiède, déjà négociée avec la masse.
Modèle veut-il dire soumission ?
On pourrait s’arrêter là et condamner le mot. Ce serait trop vite.
Le peintre aussi a un modèle. Devant lui. Il ne s’y soumet pas. Il le regarde, le déforme, le trahit, s’en sert pour aller ailleurs. Le modèle n’est pas ce qu’on reproduit. C’est ce à quoi on se mesure. Il est en face, pas au-dessus.
Tout tient dans la direction du regard.
Le problème du « modèle de langage » n’est donc pas le mot modèle. C’est le verbe qu’on lui accole. Consulter un modèle, l’interroger, le contredire : on garde la position de sujet. S’y conformer, se laisser compléter, adopter ses pentes : on bascule. Le même objet autorise les deux postures. Ce qui décide, ce n’est pas l’outil. C’est qui tient le cadre.
Et la langue garde un troisième terme en réserve. Faire modèle. L’écrivain ne se soumet pas à un modèle, il en devient un. Sa voix fait école, sa contrainte fait méthode. Perec est un modèle parce qu’il ouvre, jamais parce qu’il enferme. C’est l’inverse exact du modèle statistique, qui referme sur la moyenne ce que l’œuvre, elle, ouvre comme possible.
Où passe la ligne
Revenons à la question de départ. Peut-être est-elle mal cadrée, et c’est ainsi qu’elle devient utile.
Demander si l’écrivain peut se soumettre, c’est traiter la soumission comme un choix qu’on fait ou qu’on refuse. Or l’enjeu n’est pas de pouvoir ou non. Il est de savoir où passe la ligne.
On peut interroger un modèle sans s’y soumettre. Comme on lit ce que tout le monde écrit, justement pour écrire autrement. La soumission ne commence pas à l’usage. Elle commence à l’abdication du jugement. Tant que vous lisez la proposition pour décider, vous tenez le cadre. À l’instant où vous la prenez parce qu’elle vient et qu’elle suffit, le cadre vous tient.
C’est d’ailleurs là que se loge le seul usage qui me paraisse fécond. Non pas écrire selon le modèle, mais écrire contre lui. S’en servir comme d’un repoussoir qui révèle, par contraste, où passe votre voix. Lui demander non pas ce qu’il faut écrire, mais ce que tout le monde écrirait. Et faire autrement. Le modèle devient une carte du probable qu’on lit pour s’en écarter.
Le modèle ne demandait rien
L’écrivain ne peut pas se soumettre à un modèle de langage et rester écrivain. Mais il peut cesser d’être écrivain sans s’en apercevoir. Et la nature de l’outil rend ce glissement probable.
La question provocante appelle une réponse qui l’est tout autant. Ce n’est pas le modèle qui soumet. C’est l’écrivain qui démissionne.


