Story Grid : une grille pour écrire un livre qui marche

Il existe plein d’outils pour écrire une histoire. La Story Grid en est une. Pas beaucoup d’articles en français sur le sujet, mais une littérature foisonnante en anglais. Le concept est relativement simple. Il s’agit, avant de raconter une histoire, de créer une grille. Des lignes, des colonnes.

Chaque ligne est un moment de l’histoire, une scène. Chaque colonne est un motif important. L’auteur s’assure que les motifs (sentiments, motivation, personnage, relation entre deux personnages, etc) reviennent régulièrement, évoluent au fil du temps. Dans la version en anglais on appelle ces motifs des Series.

Ces motifs permettent une application complexe d’un principe bien connu des scénaristes, et depuis longtemps : le principe du fusil de Tchekov.

Tchekhov résume le procédé ainsi :

“Si dans le premier acte vous indiquez qu’un fusil est accroché au mur, alors il doit absolument être utilisé quelque part dans le deuxième ou le troisième acte. Si personne n’est destiné à s’en servir, il n’a aucune raison d’être placé là“.

Vous avez intégré ce principe si vous savez intuitivement que tout gros plan sur une bouilloire entrain de chauffer dans une cuisine indique que dans les minutes qui suivent dans le film les personnages vont se battre et que l’un ébouillantera l’autre. Grâce au principe de Tchekhov, vous n’avez pas l’impression que la bouilloire est sortie de nulle part pour résoudre une difficulté scénaristique. Le scénariste, lui, laissera planer le doute : les héros vont peut-être juste prendre le thé… Le fusil de Tchekhov met également en avant le fait qu’on évite ce qui ne sert à rien, s’il n’y a ni thé ni bagarre, il n’y a pas besoin de faire un gros plan sur une bouilloire.

Le fusil de Tchekhov est la réponse scénaristique la plus simple à l’affreux Deus ex machina, cette procédure de résolution d’histoire qui ne suit pas la logique interne du récit mais permet à l’auteur de conclure sa pièce comme il le souhaite.

La story grid serait là pour éviter tout deus ex machina, pour que chaque chose soit la répétition d’un motif déjà aperçu plus tôt, et que les fils du récit soit si habillement et si intimement tissés qu’il semble impossible que quoi que ce soit put en être autrement.

La grille qui a servi à l’écriture de La Vie, mode d’emploi.

Le principe de la story grid me rappelle un tableau bien connu des amateurs de récits fortement contraints : celui de La vie mode d’emploi de Georges Perec. L’auteur a expliquer une part des contraintes mises en oeuvre dans son récit. Perec a considéré une coupe de l’immeuble où se passe le roman comme si on le regardait sans façade. Il a quadrillé cet immeuble en 100 carrés (10 par 10). Il établit une grille par thème : style de mobilier, objets, animaux, formes, couleurs, ressort… Et chaque case de la grille de 10 par 10 contenant un nombre qui reporte à une liste… L’idée n’est pas éloignée jusque là de celle de la story grid. Mais Perec va bien plus loin dans les contraintes, notamment concernant le déplacement d’une pièce à l’autre et l’ordre des chapitres (et ce n’est pas le lieu ici d’en parler, même si le sujet est passionnant).

Revenons aux lignes et aux colonnes d’une story grid « classique ».

Dans la première colonne se trouve, dans l’ordre chronologique, ligne après ligne, l’auteur note les noms ou numéros de ses scènes. Il y a autant de lignes que de scènes, et autant de scènes que nécessaire.
La deuxième colonne contient les faits, ce qui se produit, l’histoire. C’est le scénario de base, avant rédaction, et si on lit le contenu de cette colonne, on sait tout de l’histoire. Ces deux colonnes sont indispensables aux auteurs qui ne peuvent se lancer dans l’écriture sans plan.
Il y a ensuite autant de colonnes que de séries, ou de motifs. Par exemple, vous avez un objet important dont vous savez qu’il est utile au dénouement de votre histoire. Cet objet est un motif qui doit être récurrent. Cette récurrence peut être très légère, ou constituer une part importante du récit, mais la clef n’arrivera pas comme par magie au dernier acte, vous aurez fait en sorte qu’elle soit mentionnée bien avant, et ce peut n’être qu’une allusion discrète, un motif de clef ou de cadenas qui revient, dans des contextes différents, mais qui place l’idée de clef dans la tête du lecteur pour que la clef finale arrive « naturellement » dans le récit.

Le motif peut être la relation entre deux personnages. Cette relation va évoluer au fil des scènes, ligne après ligne. Une histoire d’amour ? La rencontre, le premier rendez-vous, le premier baiser, la première dispute… Et autant de scènes, et autant de cellules du tableau remplies, à intervalle régulier pour faire avancer l’intrigue.

Je vois intuitivement plusieurs avantages à la story grid.

  1. Vous vous assurez que les motifs reviennent régulièrement dans votre histoire, et, du coup, le côté artificiel disparaît. (Le lecteur se dit : « Mais c’est bien sûr ! » L’événement lui parait d’autant plus évident qu’il a eu des indices dans les pages précédentes.
  2. Vous vous assurez qu’un motif ne disparaît pas trop longtemps de l’intrigue : c’est particulièrement visible puisque dans ce cas, les cases sont vides.
  3. Vous pouvez gérer habilement les intrigues secondaires, avec la récurrence de motifs qui courent derrière les motifs principaux

Evidemment, l’usage de la story grid écorne un peu l’image de l’écrivain qui attend l’inspiration et écrit sous le coup d’une fièvre qui le dépasse. La grille impose une structure, comme la portée en musique, les lignes de fuite en peinture. Exemple ici de l’apparence d’une Story grid à partir de Harry Potter et l’ordre du Poenix.

A la réflexion, je ne pense pas qu’on doive limiter l’usage de la story grid au roman de fiction qui raconte une histoire. Tout dépend du choix des motifs qu’on place en colonnes. Ce peut être une couleur, un date, une chanson, ou une liste, elle-même constituée en respectant d’autres contraintes, voire une élément de hasard : une phrase de l’article de une du quotidien du jour d’écriture par exemple. Ces contraintes-là, invisibles au lecteur sont proches de celles que Perec a choisie pour La Vie, mode d’emploi.

Bref, à chacun de créer la story grid qui lui convient.

Le site Fiction interactive consacre un article en français à la Story grid qui aura beaucoup servi à la rédaction de celui-ci. Vous y trouverez des exemples qui ont alimenté ma réflexion et pourraient donc alimenter la votre.

StoryGrid.com est un site intégralement consacré à cette technique (et en anglais), et qui promet de vous apprendre à écrire un livre qui marche. Ouf. J’ai l’impression que l’auteur du site a aussi tout compris au webmarketing : me suis abonné à une série de vidéos explicatives… Le livre de référence est disponible ici.

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