L’anomalie Hervé Le Tellier

Hervé Le Tellier se moque du monde. Littéralement. Il se paye sa tête. Et le monde le mérite bien, après tout. Dans un roman ironique et maîtrisé, il tire du monde un portrait acide et drôle.

Son roman de 2020 est une anomalie. C’est son titre : L’Anomalie. Et j’ai du mal à penser qu’il n’en soit pas une, si tel est son nom. L’anomalie ? Un page turner à l’américaine dans la collection blanche de Gallimard. En terme d’image, c’est la collection littéraire par excellence. L’anomalie ? Un roman catastrophe au scénario de blockbuster hollywoodien dans la bibliographie de l’oulipien Le Tellier.

Car L’Anomalie est cela : un bon gros roman catastrophe au scénar qualibré malabar pour Michael Bay. Un hommage à la culture populaire, au ciné et aux séries. Quelque chose qu’aurait pu imaginer Michael Crichton s’il n’était pas mort en 2008. Bref, c’est du bon gros roman de divertissement, avec ce qu’il faut de philosophie à la Matrix pour titiller deux trois neurones.

Le tour de force d’Hervé Le Tellier, c’est que L’Anomalie fonctionne très très bien ainsi, au premier degré, avec cet avion qui atterri une deuxième fois, plein des doubles exacts de personnages qui ont déjà atterri quatre mois avant. Et on en fait quoi de ces gens ? Et ils en font quoi de leurs doubles ?

Mais je ne peux pas m’empêcher de penser que c’est plus que cela. Plus qu’un pastiche tellement réussi qu’on ne voit plus le pastiche. Un jeu sur les codes. C’est le moins qu’on puisse attendre d’un Oulipien. Bien sûr, il y a, visible, le double de l’auteur, qui lui-même se dédouble (et se retrouve auteur d’un livre qu’il n’a pas écrit). C’est du grand art en matière de mise en abyme. Mais il y a forcément plus que ça, et je serais bien curieux de voir les carnets de l’auteur construisant son scénario, et tous les échos partout qui donnent à l’ensemble une structure plus profonde que la structure narrative elle-même. Il faut rappeler que l’auteur est d’abord un mathématicien, ensuite un journaliste scientifique, enfin un théoricien et un praticien de la contrainte littéraire. C’est dire le potentiel de L’Anomalie. On se souvient de la complexe construction de La Chapelle Sextine.

Bref, lisez-le, au premier ou au douzième degré : c’est un bon Hervé Le Tellier. Un très bon roman, donc. Voilà, je voulais vous mettre au courant.

Disclosure : Hervé Le Tellier m’a fait l’honneur d’une préface, pour « Les zeugmes au plats », et ça n’a rien à voir avec mon plaisir à lire ce roman : je le fais en toute liberté. Nous noterons tout de même qu’il y a glissé quelques zeugmes bien sentis. Cela m’a forcément fait plaisir.

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