Journal – 7

7/12/21
Conscience que ce qui est écrit ici est destiné à être lu : la question de ce qui se dit, ou pas, et qui se pose à quiconque écrit au jour le jour. Le journal n’est pas intime. Bon, c’est du lieu commun, ça, et la notion de journal extime. Déjà largement exploré. Des textes que je n’ai pas lus, pas encore, chez Michel Tournier, Annie Ernaux, Marguerite Duras. Des noms qui intimident plus qu’autre chose. Mais quoi, le journal c’est du côté de Kafka, de Jules Renard que ça tendrait aussi. Alors, ces petites lignes au jour le jour, quand il y a ces ombres tutélaires, c’est d’une immodestie complète. Il serait plus décent de garder ces lignes pour soi, se taire. Plutôt oublier tous ceux-à : qu’importe. Ce qui compte, c’est l’exercice quotidien de l’écriture. Quelques lignes tirées du jour qui précède, des moments, des choses vues (zut, voilà l’ombre de Victor Hugo). Ce qui compte, ce ne sont pas ces géants, mais les petits pas qu’on fait soi. Et voir ce qui advient.

8/12/21
Sur son compte Instagram, Anne-James Chaton publie chaque jour des reproductions de tickets de caisse. Esthétique de l’encre thermique. Il faut rappeler le principe de l’encre thermique, celle utilisée pour la plupart de ces tickets. Pas d’encre dans les imprimantes, mais un papier spécifique, entièrement recouvert d’une encre particulière qui apparaît là où l’on chauffe. Sur un principe proche de l’encre invisible au joli nom d’encre sympathique. Souvenez-vous lorsque, enfant, l’on envoyait des messages secrets écrits au jus de citron. Anne-James Chaton archive, pour aussi longtemps que le numérique le permettra, ces tickets voués à l’effacement, ou, plus simplement, qu’on finit tous par jeter. C’est une belle image de la littérature. Mais rien de plus trivial qu’un ticket de caisse, pourtant. On n’est pas loin, plus radical encore, que les notes prises comme à la volée par Annie Ernaux, dans l’hypermarché de Cergy en 2012 et 2013 (Regarde les lumières mon amour). Le texte d’Annie Ernaux a la forme du journal. Le compte Instagram d’Anne-James Chaton aussi tient du journal. Jour après jour, l’auteur se définit par ce qu’il achète, et nous martèle la question : est-ce ainsi qu’on se définit ? Qu’est-ce que ses courses disent de lui ? Qu’est-ce que notre fascination dit de nous ? Des huîtres, payées à Sète, le 3 novembre, à 19h02, mais avec une bière… Un ticket de Loto, numéros apparents, le 30 octobre. On pourrait vérifier s’il a gagné ou perdu. La liste des dépenses ne promet pas d’être exhaustive, mais c’est comme un jeu de piste et l’on ne peut s’empêcher de s’interroger. Pourquoi ce Doliprane ? Cette succession de petits papiers sans importance en dit finalement autant sur nous que sur lui. Et c’est peut-être en ça que c’est, aussi, de la littérature.

9/12/21
Avoir l’opportunité, professionnellement, d’accéder à des gens qui racontent ce qu’ils font, qui ils sont, ce qui les motive, ce qu’ils espèrent. C’est quoi ? Trente ans et des milliers de rencontres, dont certaines plus marquantes que d’autres, et chaque fois un jeu de confiance, ou de défiance, et des confidences. Une chance énorme et des milliers de pages noircies, des milliers d’articles qui disent à leur petite mesure le monde qui nous entoure. Je n’ai pas gardé grand-chose, bizarrement. Au début, si, quand il y avait une forme de fierté. Et puis, après, l’acceptation progressive d’une forme de banalité. Tout est bien quelque part, ou presque, en dépôt légal. Sauf, sans doute, une palanquée de textes écrits pour le web et effacés lorsque les disques durs ont été débranchés. Mais qu’importe. Cela continue, effleurer les sujets, rendre compte, chercher parfois plus en profondeur. Au départ, c’était d’écrire qu’il s’agissait. Au final, ce n’est plus vraiment la question, écrire, c’est, pour ça, juste un moyen. Ecrire, en vrai, c’est totalement autre chose. Ce rapport de l’écriture au réel, c’est ça aussi : tellement de pages pour si peu, en fait. Et comment prendre le réel à bras le corps tout en écrivant, vraiment ?

10/12/21
Lecture de L’Affaire La Pérouse, d’Anne-James Chaton (P.O.L). Envoi par l’auteur, puisque c’est sur son site web personnel que j’ai commandé le livre. Au dos de l’enveloppe, son adresse postale, de sa main. Et c’est se demander si l’on a le droit de jeter ça, un autographe de l’auteur, mon nom, sur le devant de l’enveloppe, écrit par l’auteur au feutre noir. Je ne suis pas fétichiste de ce genre de chose, mais si j’avais une enveloppe de la main de Proust ou de Flaubert, je la garderai, non ? Anne-James Chaton est-il Proust ou Flaubert ? La question n’a aucun sens. Livre collage, livre de listes, livre d’hypothèses. Très beau questionnaire à partir de Baudelaire, comme un centon, ce jeu qui consiste à composer un texte à partir de citations collées les unes aux autres, et que ce qu’il advient soit cohérent. Ici, les questions, à la forme interrogative, sont toutes de Baudelaire. Et ce jeu sur l’exhaustivité des hypothèses, l’exhaustivité des informations… Il y a une forme d’humour désespéré, mais n’est-ce pas un pléonasme ? L’humour n’est-il pas toujours désespéré ? Saura-t-on jamais ce qui est arrivé à La Pérouse ? Sait-on jamais ce qui disparaît en Nouvelle-Calédonie ?

11/12/21
On a tous un jour vidé un appartement, ouvert les tiroirs, jeté, classé, donné, gardé quelques traces d’un proche, et certains d’entre nous ont eu entre les mains, par un hasard de la vie, ce qui n’aurait jamais dû y finir. C’est parfois une pochette de papiers officiels, des photos souvenirs. On tombe vite dans l’intimité de ce qui a été gardé, de ce qui fait sens, des symboles. J’ai chez moi une plume en or, de celles qu’on trempait dans l’encre, et un pèse-lettre qui en disent autant sur l’histoire de la famille que sur moi : ces objets-là, forcément, je les ai voulus. Comment aurait-il pu en être autrement ? La question des objets revient en feuilletant la très belle édition par Le Livre de poche du Madeleine Project de Clara Beaudoux. Comme beaucoup, j’ai suivi cela sur Twitter, dès 2015. Clara Beaudoux découvre les affaires de Madeleine, dans sa cave, et entreprend une enquête, ou un portrait, et c’est plein d’émotion, parce que, oui, comme elle dit, toutes les grands-mères ont la même écriture, et puis traversé les mêmes événements qui nous dépassent. Le livre garde la présentation des tweets et les photos couleurs. Manquent les commentaires, les réactions des internautes et cette petite communauté à laquelle on avait l’impression d’appartenir en suivant le récit de Clara Beaudoux. Madeleine est devenue notre grand-mère à tous (enfin, elle le serait devenue, si la place n’était pas déjà prise, et pour de bon). Et le livre est totalement justifié. Comme un roman, comme un documentaire, comme ce qui reste d’une vie, peut-être, quand il n’en reste rien. Ce n’est pas passé loin : Madeleine aurait totalement disparu si Clara n’avait pas ouvert cette cave. Pour cela, aussi, que ce livre est important.

12/12/21
A une dizaine de kilomètres de Rouen, le plus grand bouquiniste qu’il m’ait été donné de voir. DTR Bouquinerie, à Quévreville-la-poterie. Des centaines de milliers de livres d’occasion, dans une sorte de petit labyrinthe de rayons, Un paradis, ou un enfer, selon ce qu’on y regarde. Des livres à ne plus savoir qu’en faire, des rayons débordants. C’est comme un buffet à volonté : il faut se méfier des plats débordants de charcuterie industrielle pour dénicher quelques perles. Mais elles y sont, et l’on empochera Nagori de Ryoko Sekiguchi, Lambeaux de Charles Juliet, une édition de W ou le souvenir d’enfance, de Georges Perec (oui, on l’a déjà en Pléïade, lui, mais il sera peut-être agréable à feuilleter aussi dans la collection L’imaginaire). Et puis, un peu au hasard, quelques livres des éditions Verticales, pour voir, et d’autres de chez P.O.L. En fait, c’est ça que j’aime, aussi : à 1 ou 2 €, prendre des livres juste pour voir comment ils sont, et espérer tomber sur un trésor qui foudroie. On verra.

13/12/21
Hommage officiel à Gustave Flaubert, devant sa tombe, au cimetière monumental de Rouen, en surplomb de la vallée, d’abord sous une bruine légère qui finira par s’estomper. C’est le bicentenaire de sa naissance, mais, ici, c’est de sa mort qu’on parle. À son enterrement, pas un élu. Ils sont là cette fois : adjointes au maire, sénatrice, ancien maire. Suffisamment nombreux pour une photo de groupe devant la tombe. Les couronnes portent les couleurs bleu blanc rouge de la reconnaissance officiel. Un anonyme dépose trois roses. On aimerait qu’un perroquet se pose sur la petite tombe blanche. Lecture émouvante du texte de Zola qui raconte l’enterrement, l’absence des Rouennais, le cercueil coincé dans un trou trop petit et que les proches auront laissé là, tête en bas, le temps de trouver une solution. A-t-on agrandi le trou ou tassé l’homme ? Il n’y a pas cent personnes pour cette cérémonie. Mais l’on ne peut pas dire qu’on ne reconnaît pas l’auteur : c’est depuis un an Flaubert partout à Rouen et autour.

2 commentaires

  1. Enfin un moment pour lire ton journal, collègue. Tes journaux : je rattrape plusieurs semaines. Cela me remet à flots (à flot?) pour une réflexion renouvelée sur cette pratique. Intime, extime, ce dernier mot je ne l’avais jamais envisagé. Pour Hugo, ce qui aide dans son journal ce sont les ratages : il est d’une grande discontinuité qui m’avait bien apaisée à l’époque où la régularité m’échappait. Merci également pour cette édition de Zola. Tu me donnes envie de mettre les bouchées doubles pour les Fées Fâchées. Et d’aller commander de ce pas ce texte sur Flaubert. Bonne, très bonne prolongation.
    Emma

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