Journal – 4

16/11/21
J’apprends hier que mon collège, je veux dire celui où j’ai été élève de la 5e à la 3e, à Rouen, pourrait changer de nom. C’est le collège Barbey d’Aurevilly. Je n’y ai pas que de bons souvenirs, mais un attachement, une nostalgie, il y est resté quelque chose de coincé de l’enfance qui disparaît, bref, c’est un des lieux où je me suis construit. Et je ne suis pas le seul. Mais ce n’est pas ça l’histoire du jour. A la demande du Conseil d’administration de l’établissement, il pourrait devenir le collège Denise Holstein. Et c’est une bonne nouvelle. Qui lit encore Barbey ? Et puis, il gardera à Rouen une rue à son nom, c’est déjà ça. Denise est la fille d’un dentiste juif, qui officiait à quelques encablures du collège, rue Jeanne d’Arc. Elle a été raflée, elle est revenue, et elle a témoigné, beaucoup, et a rencontré de très nombreux élèves, dans de très nombreux collèges. Son témoignage d’Auschwitz est lisible dans deux livres, visible dans un documentaire. Je n’ai jamais croisé Denise Holstein, mais j’en ai fait un personnage de mon livre Les Miraculées. J’y raconte l’histoire du seul Juste parmi les Nations de Rouen, Georges Lauret, et j’y imagine une rencontre entre les deux petites filles juives qu’il a sauvées pendant l’occupation, Paulette et Gaby, et Denise Holstein. Je ne sais pas si la rencontre a eu lieu, mais elle est plausible, et je ne pouvais pas ne pas faire apparaître Denise Holstein dans le livre. Bref, ancien élève du collège, ancien parent d’élèves du collège, je me réjouis à l’idée de ce changement de nom.

17/11/21
Se poser, au lendemain de l’atelier d’écriture animé, les questions de comment c’était, de ce qu’on aurait pu faire autrement, de ce qui a coincé, de si l’on a bien su accueillir les nouveaux, de si les habitués s’y sont retrouvés. Si la proposition d’écriture n’était pas trop technique, ou pas assez. Et c’est bien toute la responsabilité de l’animateur que ces trois heures passées ensemble aient donné satisfaction à chacun, avec ses attentes propres. Le risque de tomber dans l’autosatisfaction lorsque comme hier, ça s’est plutôt bien passé et qu’on a reçu ici ou là de petits messages de remerciements. Un atelier “c’est comme un rendez-vous avec un ami”, dit l’un des participants sur les réseaux sociaux, et l’on aimerait que ce soit ça, justement, un rendez-vous avec un ami, un moment partagé, sans enjeu ni jugement. Se poser là, juste ça, et parler de ce qui nous rassemble pour grandir ensemble en donnant le meilleur que l’on peut. Si c’est ça, un ami, alors que ça soit ça, un atelier d’écriture, aussi.

18/11/21
La tension narrative a été au cœur d’un certain nombre de retours que nous avons faits aux participants de l’atelier d’écriture de mardi, avec Charles Roux. Comment en inversant simplement deux paragraphes, ou deux informations dans un paragraphe, on crée, puis on maintient, l’attention du lecteur, obligé d’interpréter ce qu’il lit jusqu’à révélation des raisons de ce qu’il lit. Il ne s’agit pas d’aller jusqu’à l’intrigue, encore moins jusqu’au scénario, pas dans le cadre d’un atelier d’écriture où l’acte d’écrire lui-même ne dure qu’un peu plus de 45 minutes, mais de trouver dans l’ordre où les informations sont données, un tenseur qui oblige le lecteur à poursuivre pour comprendre, en savoir plus, et savourer ce qu’il lit. Comme il pourrait être passionnant de dresser la liste de ces micro-tenseurs qui soutiendraient le texte, loin de l’arc narratif qui serait un “macro-tenseur”, mais de phrase en phrase ce qui pousse le lecteur à poursuivre, et rend impossible d’interrompre la lecture sans frustration.

19/11/21
Le Robert a ajouté le pronom iel dans son dictionnaire en ligne, et c’est un cataclysme politique. A qui crie au scandale, à qui se réjouit. Cela démontre surtout que peu de gens savent à quoi sert un dictionnaire. Le mot y est dit “rare”, mais ceux qui s’énervent pourraient bien rendre son usage plus courant. Alors, iel, quoi en penser ? Ce que vous voulez. Si vous avez des occasions de l’utiliser, utilisez-le. Pour désigner qui ne pourrait pas l’être par il ou elle, ou ne le pourrait que par les deux. Iel, ni il, ni elle, un peu des deux, mais pas on. Comme la langue française n’a pas prévu cet usage, vous allez vous prendre les pieds dans le tapis au premier adjectif : iel est content ou iel est contente ? Iel repousse le problème du genre au mot suivant. C’est son principal défaut : ne pas régler le problème en en posant de nouveaux. Pour le reste, c’est l’usage qui l’emporte : il n’y a pas de “droit” à utiliser un mot parce qu’il serait dans le dictionnaire, ou pas. Il n’y a pas de mots qui n’existeraient pas tant que le dictionnaire n’en aurait pas décidé autrement. Il y a les mots que vous utilisez et qui vous permettent d’être compris. Et s’ils ne vous le permettent pas, utilisez en d’autres. Ou inventez-en.

20/11/21
S’apercevoir qu’on ne lit plus que des livres d’autrices et d’auteurs qu’on connait, ou presque. Parfois pour de vrai, d’autres fois, c’est tout comme après tant d’années à les suivre sur les réseaux et qu’on a fini par interagir. Soit qu’on connaisse beaucoup de gens qui écrivent, soit que beaucoup de gens écrivent. Ou peut-être les deux. Si tout le monde écrit, finalement, on ne connaît plus que des gens qui écrivent, et ce n’est même plus la peine de préciser. Il faudrait pourtant en lire d’autres que ceux qu’on connait ou que connaissent ceux qu’on connait, non ? Peut-être faudrait-il surtout lire des gens qui n’écrivent pas de livres. Mais bon, ceux qu’on connait et qui écrivent s’attendent un peu à ce qu’on ait lu leur livre, et qu’on soit même capable de dire ce qu’on en a pensé de bien, au moins… Comme s’ils avaient lu les miens, tiens. Même pas sûr.

21/11/21
Il faut relire Jasper Fforde. Dans ses romans, les personnages du monde réel peuvent se faufiler dans les livres et y vivre des aventures. C’est un métavers : cet univers virtuel que promet Mark Zuckerberg et qu’on a déjà vu. Jeux massivement multijoueurs ou Second Life (il y en a eu d’autres avant la 3D, certains souviennent de The Palace, qu’on utilisait il y a plus de vingt ans, et d’autres remonteront jusqu’aux IRC, ou aux jeux sur BBS… mais là, c’était encore avant et en mode texte, – j’y ai passé un peu de temps au mitan des années 90… mais ce n’est pas le lieu de refaire cette histoire). Revenons à Jasper Fforde. Chaque roman comme un univers dans lequel on peut rentrer, et s’installer, et vivre, comme dans un métavers, et tous ces métavers communiquant les uns avec les autres. Et dans ces métavers, les personnages de romans, personnages de papiers, contraints par ce que l’auteur a fait d’eux, personnages virtuels comme il y en aura dans les métavers avec lesquels interagir, et l’on ne saura peut-être plus, très vite, qui est personne et qui est personnage, et peut-être la différence n’aura plus d’importance et c’est avec des robots aux profils psychologiques algorithmiques qu’on interagira. C’est peut-être cela que, sans le savoir, Jasper Fforde nous raconte, avec cette pointe d’humour anglais irrésistible. Et se souvenir que L’Affaire Jane Eyre, son premier roman, a été refusé 76 fois avant qu’un éditeur l’accepte. Relisons L’Affaire Jane Eyre pour mieux comprendre le monde qui nous attend.

22/11/21
Dans un entretien vidéo qu’il a lui-même partagé sur les réseaux sociaux, Arno Bertina est face au mur, chez lui. Un mur recouvert de pages A4 imprimées et annotées, griffonnées. C’est le manuscrit du livre lu ce week-end : Ceux qui trop supportent (Verticales). L’auteur est face au texte, stylo à la main, et il porte au texte des corrections. Il n’est pas le premier à afficher ainsi son livre à plat pour en avoir une vue la plus complète possible. François Bon parle régulièrement de l’atelier de Valère Novarina, et l’on trouve quelques photos de lui devant des murs recouverts de feuillets imprimés. Revenons à Ceux qui trop supportent. Le livre est poignant comme la plongée dans le réel qu’il est. Arno Bertina est allé à la rencontre des ouvriers de GM&S, il les a écoutés, il raconte son histoire. Littérature de non fiction, qui dit le mouvement qui emporte des hommes des femmes qui se battent, droits, contre un capitalisme qui essore leurs vies. Littérature de non-fiction, littérature du réel : le matériau de l’écrivain, c’est la vie. Et il est là, présent dans son texte, et il assume ses réactions, son regard. Le livre naît de dialogues dans une pièce sans fenêtres d’une usine meurtrie, il s’accouche sur le mur d’une cuisine, et c’est la réalité par les yeux de l’auteur qu’on a entre les mains. Dire vrai : ça donne envie d’écrire.

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