Journal – 26

5/10/22

Prendre à nouveau le temps de la note quotidienne. L’exercice me manque et il s’est passé tellement de choses depuis la précédente livraison du journal. C’était en avril. Tout a changé depuis avril. Tout est pareil, aussi. Cette nuit, révélation. Condamné à mort, j’ai un discours à faire. Face à moi des proches, dans un ensemble disparate de sièges de jardin. Je n’ai pas peur. La seule peur, et je le dis, c’est la douleur physique, l’éventuelle douleur physique. Je ne lis du discours que j’ai sous les yeux, qui parle de la mode, que les premières lignes, insensées dans ce contexte, mais je comprends que tout est enfin possible, et que si le plus probable est que la lumière s’éteigne, ni plus, ni moins, autre chose, qui me serait totalement étranger, incompréhensible, inenvisageable est néanmoins possible. C’est une toute petite probabilité. Pas un espoir, juste une probabilité que quelque chose plutôt qu’absolument rien. Ce quelque chose m’est juste impossible à concevoir. Rien, ou l’inconcevable. Pas d’autre option raisonnable.

6/10/22

« Que peut-on donc raconter d’intéressant ou d’utile ? » La phrase de Fernando Pessoa, au début du Livre de l’intranquillité, ne l’empêche pas de poursuivre son travail d’écriture. Elle a cependant quelque chose de totalement bloquant. Il faudrait que je me replonge dans le journal tenu autour de la vingtaine, sans doute que j’en parle. Et puis, raconter ça ou autre chose, ce serait du pareil au même. Poser à nouveau Pessoa sur la table basse et l’ouvrir et y picorer depuis quelques jours. Et ne pas savoir du tout si ça fait un bien fou, ce miroir, ou un mal de chien, cette lucidité.

7/10/22

Prendre le temps de quelques mots à propos d’Annie Ernaux. Noter, ici, qu’en faisant du supermarché de Cergy un sujet, elle a ouvert la possibilité à mon Catalogue 2022 d’exister. Nécessaire d’y ajouter une note de modestie qui n’est pas forcée : il ne s’agit pas de comparer mon travail à celui de la désormais Prix Nobel. Mais, à l’occasion de cette attribution, reconnaître humblement que si elle n’avait pas écrit sur Auchan, je n’écrirais pas sur Lidl. C’est ce que je lui dois, au moins. Et le dire.

8/10/22

Je donne à quelques-uns le nom de l’éditeur qui a accepté mon texte, et c’est à celles et ceux qui connaissent un peu le milieu de l’édition et à qui le nom parle. Ne pas bouder mon plaisir à voir les lumières qui s’allument dans leurs yeux et leurs félicitations que je sais sincères. La sortie est prévue pour janvier 2024. On aura le temps d’en reparler. Et j’aurai le temps de raconter, peut-être ici et par petites touches, comment cette chose-là s’est faite. Et comme ça a été simple.

9/10/22

Qu’aurai-je à dire sur le livre ? C’est un roman ?, me demande-t-on. Plutôt le contraire. Un antiroman. Sans aucun doute, c’est à cette définition qu’il faudrait se référer. Sans entrer dans des détails historico-chiants, on pourrait prendre la définition de Jean-Paul Sartre préfaçant le Portrait d’un inconnu de Nathalie Sarraute : « les antiromans conservent l’apparence et les contours du roman ; ce sont des ouvrages d’imagination qui nous présentent des personnages fictifs et nous racontent leur histoire. Mais c’est pour mieux décevoir : il s’agit de contester le roman par lui-même, de le détruire sous nos yeux dans le temps qu’on semble l’édifier . » Voilà, c’est un truc comme ça que j’ai écrit. Enfin, ce n’était pas exactement l’idée d’origine, mais c’est bien la lignée. L’idée d’origine tient dans un ras-le-bol de voir partout « le voyage du héros » comme structure narrative de base. On y reviendra.

10/10/22

Ovidie donne à Canal Plus une petite série. Fiction de huit courts épisodes sur le monde du porno en 1999. La série est maligne, et cela tient à un parti pris : inverser le rapport de force entre hommes et femmes. Les acteurs de fiction traités comme les actrices du monde réel, les rôles traditionnellement masculins joués par des femmes : techniciens, producteurs, etc. Très belle scène où une femme un peu âgée déshabille l’acteur du regard dans le bus, dans le premier épisode. Ce décalage est assez subtil pour être dérangeant : rien ne choquerait autant si les rôles n’étaient pas inversés. Et c’est pour ça que la série est forte et que la domination devient tellement visible en nous renvoyant malgré nous à nos propres représentations.

11/10/22

J’ai arrêté le journal la semaine où j’ai reçu le manuscrit prêt à envoyer aux éditeurs. Je le reprends seulement maintenant, manuscrit accepté, contrat signé. Il faudrait documenter ce que ça change dans le rapport à l’écriture. Je ne sais pas encore. Pas lancé de nouveau chantier, trop pris par le travail et occupé par Le Catalogue 2022 qui avance jour après jour. Mais je sais déjà que j’écrirai le livre suivant, dès janvier. Et je n’ai aucune idée de ce qu’il sera sinon qu’il portera la pression du précédent.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.