Protagonistes retrouvés, entretiens faits, archives fouillées, bibliographie rassemblée : la matière brute est là. Reste à mener à bien le travail d’écriture. Lui-même est commencé. On a l’idée d’un découpage, quelques scènes rédigées. Bref, le livre est en route. Potentiellement finissable. Et je traîne. Des excuses pour ne pas écrire, ne pas m’y mettre, ne pas prendre le rythme qui permettrait aux pages de tomber les unes après les autres.

Ce que je prépare est un récit. Une histoire. Une histoire vraie, poignante. Il y a eu de l’émotion dans les rencontres. Je retarde même les retranscriptions. Il y a des faits, il y a un cadre, il y a une trame narrative.

J’ai plus de matière que je pourrai en utiliser. Elle sert à donner de l’épaisseur. On ne voit pas l’épaisseur, mais on sait qu’elle confère de la solidité au texte, qu’on peut s’appuyer dessus. J’en sais plus sur certains personnages que je pourrai en raconter. Et c’est ce qui fera leur force.

J’ai une responsabilité aussi. On m’a accueilli, on m’a parlé, on m’a montré et même donné des documents que personne ou presque n’avait vu. Je ne dois pas gâcher. Et je dois aux vivants un travail à la hauteur de leur expérience. C’est un brin paralysant.

Un roman, ce serait entre moi et les personnages. J’aurais tous les droits et, bon, à un moment ils finiraient par plier. Là, non. Il y a des blancs à combler, parce que la mémoire s’estompe et s’efface. Les témoignages laissent leur part d’ombre, de brèches à combler. Littéralement, les documents des archives partent en miettes. On ouvre un carton, on sort une pile. On lit chaque page. On respire les fibres du papier qui, petit à petit, font partie de vous. Et, sur les manches, les genoux, le ventre un peu bedonnant, des miettes des documents se perdent. Un jour, si la numérisation n’a pas lieu, il ne restera rien : l’archive est peau de chagrin qui diminue à chaque fois qu’elle est manipulée.

Entre les parpaings, je cimente à la fiction. Juste ce qu’il faut, en restant crédible, mais pour que ça tienne. Quelques scènes, quelques monologues intérieurs. Ce n’est pas un travail d’historien ou de journaliste où je ne pourrais me le permettre, mais un récit, une histoire qui s’appuie sur des faits réels, avérés. Je raconte une histoire vraie. Il y a dans la formulation même un oxymore irréductible.

C’est un travail d’écriture. Des outils narratifs à mettre en oeuvre. Plus facile à dire qu’à faire. Comment on raconte une histoire. Ce qu’on raconte et de quelle façon pour que le lecteur soit pris dans le filet. Et qu’on n’aille pas faire croire que c’est facile pendant. Après, oui. L’avoir fait, plus agréable que le faire.

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1 commentaire

  1. « L’avoir fait, plus agréable que le faire. » quel commentaire poignant sur les difficultés de l’écriture… cet article résonne très fort en moi rapport à mon propre projet en cours… j’aime beaucoup et je vous souhaite de venir à bout de votre projet – mais ça a l’air bien parti !

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