chemin de ferLe quai de la gare de Rouen. Le train de 6h24 ne devrait pas tarder. Le froid pique un peu. La nuit est encore épaisse. On ne se presse pas contre le radiateur posé au milieu du quai. Pauvre colonne de chaleur dans le courant d’air. Non, les habitués ont déjà pris place au bord des rails. Le premier a repéré le pilier, le banc, la maigre plante verte face à laquelle il se place chaque jour parce qu’il sait que c’est là que la porte du wagon stoppera. Pile.

Oh, ce n’est pas une science exacte. Mais il sait, depuis longtemps, depuis des années, que c’est là que le train s’arrête et qu’il a le plus de chance de monter le premier dans le wagon. Le premier ou, en tout cas, pas le dernier. Parce qu’il faut pouvoir choisir sa place contre la vitre où appuyer sa tête pour dormir un peu, loin des carrés où ça discute et gène sans s’en soucier le sommeil du travailleur. Peut-être pas le premier, mais sûrement pas le dernier, celui qui, dans le pire des cas fera le trajet assis au sol, ou debout.

Sur la voie, face à l’habitué, quelques traces de papier toilette. Le signal qu’il est à la bonne place, près des toilettes desquelles certains malotrus ne semblent pas hésiter à se servir même à l’arrêt, laissant à l’observateur l’indice du bien-fondé de sa station d’attente.

D’autres arrivent après l’habitué et s’agrègent autour de lui. Ils se connaissent parfois, se saluent, demandent des nouvelles, se racontent, mais ne bougent pas, les deux pieds ancrés dans le bitume de leur certitude d’être placés au mieux.

Les retardataires se retrouvent déportés sur les côtés, ou en arrière. Un pariera que, défiant toute statistique, le train s’arrêtera loin de ses habitudes.

Tiens, justement, le voilà. Les conversations cessent et l’habitué scrute le rythme du ralentissement. Il sait, il finit par savoir qu’à telle vitesse, à tel moment, le train s’arrêtera bien là où il pensait, ou qu’il sera décalé. Et là, là, il faut jouer des coudes, faire quelques pas, se replacer, courir parfois jusqu’à une autre porte devant laquelle moins de monde se presse.

Pas aujourd’hui. Aujourd’hui, le train comporte les bons wagons, ceux auxquels l’habitué s’attend, dans le nombre réglementaire. Il y aura de la place pour tout le monde. Le train est décalé de deux mètres. Ce n’est pas l’habitué qui montera en premier, pas cet habitué là, en tout cas, mais un autre.

On se presse, on se bouscule. On ne respecte ni l’ordre d’arrivée, ni l’age du capitaine. Le savoir-vivre se limite juste à n’aller pas jusqu’à la mêlée de rugby, à laisser passer avec le sourire celui qui, quoi qu’on fasse de civilisé, est déjà devant soi. On monte, on se précipite vers la place dont on rêvait.

C’est fait. On peut s’asseoir. Ou, peut-être, avancer jusqu’au wagon mitoyen. Un meilleur siège y est sans doute disponible.

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