28 – Surveillance

L’homme surveille. C’est l’avantage d’avoir une fenêtre sur la rue. Il pense un peu à ceux qui, sur cour, n’ont plus aucune idée de la vie à l’extérieur ; mais ils se sont si souvent vantés du calme de leurs appartements : qu’ils s’en gavent jusqu’à la dépression maintenant ! Lui, au moins, voit la rue. La vitrine baissée du bistrot d’en face. Le réverbère. Le trottoir. Les voitures garées et celles qui bougent. Il repère : la grise qui prend la poussière. La noire sur la place livraison depuis des jours. La rouge qui revient presque tous les soirs. La femme qui sort le chien quatre fois dans l’après-midi et le retraité qui va comme avant s’acheter un croissant tous les matins, une baguette à 11 heures, son dîner à la fraîche. Qui a bien son masque ? Et respecte les distances ? Et ces voisins qui applaudissent aux fenêtres, à 20 h pile, en riant. Lui reste derrière son rideau. Il donne le moins d’indices possibles de sa présence. Il se fait oublier pour mieux observer. Plus personne ne se méfie de cette fenêtre qui ne s’ouvre jamais, et des voilages toujours tirés qui ne trahissent pas le moindre mouvement. D’ici, il voit les pièces en face s’allumer à la nuit tombée. Il se serait attendu à ce que ce soient toujours les mêmes, dans le même ordre, les lumières vacillantes des téléviseurs et la salle de douche en dernier, juste avant que la veilleuse de la chambre d’enfant soit la seule tache de jaune sur la façade. Mais, certains soirs, des voisins sont là et d’autres non. Des volets restent ouverts qui avaient été fermés la veille. Ils en prennent à leur aise. Où sont-ils partis alors qu’ils étaient chez eux ? Des déménagements de milieu de confinement, des voyages impromptus, des randonnées nocturnes. Chacun fait comme bon lui semble et c’est bien pour cela qu’on n’en sortira pas. Littéralement. Qu’on n’aille pas lui faire croire que certains travaillent, la peur au ventre, et que sans eux il n’aurait ni eau, ni électricité, que ses poubelles ne seraient pas ramassées. Qu’on n’aille pas lui expliquer que le vieux monsieur à chapeau serait parti enterrer un ami d’enfance isolé à l’autre bout du pays. Qu’on ne s’attende pas à la moindre considération pour cette histoire d’amour qui fait fi des interdictions, parce que c’est comme ça, l’amour, quand on a 17 ans et qu’on a lu Shakespeare. L’homme n’est pas dupe. Ces gens n’en font qu’à leur tête. Il ne les aime pas. D’ailleurs, si l’homme mourrait, seul, chez lui, ils sait bien qu’il n’y en aurait pas un pour s’inquiéter : ils ne s’en apercevraient même pas.

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