26 – Mains

L’homme apprit à se méfier de ses mains. Jusque-là, elles étaient plutôt pratiques et rendaient de multiples services dans les occasions les plus variées. Jardinage, bricolage, ménage, rafistolages en tout genre. De la vidange de la voiture au pages feuilletées des livres les plus indigestes. De la cueillette des cerises aux lacets refaits mille fois. Même les meilleurs amis auraient refusé ce que les mains acceptaient sans rechigner. L’homme préférait d’ailleurs que tous les détails n’en soient pas divulgués. Il faut garder sa part de mystère, voire un minimum de dignité. Chacun de ses doigts avait son utilité, jusqu’au majeur tendu fièrement à la face du monde, et c’était à se demander comment s’en sortaient les manchots. Assez mal, à ce que l’homme avait pu entendre dire. Notamment au moment de reboutonner leur pantalon. Mais l’homme n’en était pas là, et ses mains, donc, étaient d’une qualité tout à fait satisfaisante. Il n’aurait pas à s’en plaindre tant qu’il n’entreprendrait pas d’apprendre le piano, la guitare ou l’enluminure à la feuille d’or. Il arrivait sans peine à monter une mayonnaise, caresser un chien, attraper une choppe de bière fraîchement tirée. Il était suffisamment agile pour envoyer un message avec son téléphone, changer de chaîne les yeux fermés, ou se gratter derrière l’oreille. Halte-là ! L’homme avait encore failli oublier. Il ne fallait plus que la main s’approche ainsi du visage. L’oreille, c’est le premier pas vers la narine. Et, par cette voie, le virus pénétrerait le corps humain, ni vu ni connu. Visionnaire, la mère de l’homme lui avait heureusement fermement interdit tous ses orifices, mais se lisser le sourcil qu’il avait broussailleux avec l’âge était un tic encore acceptable l’hiver précédent. Il tirait même alors les poils de sa moustache, qu’il avait drue, pour se donner un air inspiré. Impossible dorénavant : ses mains traînaient partout, de poignée de porte en rebord de comptoir, de paquets de lessive potentiellement infectés en boîtes de sardines suspectes. Elles vivaient leur vie de mains, indisciplinées, rétives, sournoises. L’homme ne cessait pas de les replacer dans ses poches, sous ses aisselles, attachées dans son dos mais elles profitaient de la moindre inattention pour reprendre leur liberté avec la discrétion sinueuse du serpent dans les hautes herbes, sans se soucier qu’il n’a jamais été aussi dangereux de se mettre le doigt dans l’œil.

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