
[1] C’est ne rien dire pendant la réunion. Écouter l’ordre donné, hocher la tête à la bonne cadence, ni trop vite ni trop lentement — la cadence qui signifie qu’on a entendu sans nécessairement promettre quoi que ce soit — et attendre que la réunion se termine et que chacun reprenne sa veste au dossier de sa chaise et que les portes coulissantes se referment et que les pas s’éloignent dans le couloir, pour se retourner vers le collègue qui reste, celui dont on sait par expérience qu’il n’a pas besoin qu’on lui explique ce qu’on pense, et articuler sans son les deux mots. Il comprendra.
[2] C’est écrire « petit dictateur » sur un post-it jaune, le coller sous le tiroir du bureau de quelqu’un qui ne trouvera pas avant des mois, et peut-être des années, ou jamais, et qui hésitera longtemps à décider si cela le concerne ou s’il a repris le bureau d’un prédécesseur qui avait lui aussi ses ennemis. Ce qu’on fait avec le doute, c’est l’affaire de celui qui trouve.
[3] C’est employer le mot « gouvernance ». L’employer souvent, avec application, dans chaque compte rendu, chaque rapport d’activité, chaque mail adressé à la direction régionale. « Gouvernance verticale. » « Déficit de gouvernance participative. » « Pratiques de gouvernance à reconsidérer au regard des objectifs communs. » Jamais « petit dictateur ». Jamais. Mais les gens qui savent lire entre les lignes savent aussi lire entre les lignes.
[4] C’est se souvenir qu’on a déjà utilisé ces mots dans la même phrase, pour quelqu’un d’autre, dans une autre vie professionnelle, et qu’à l’époque on pensait que c’était exceptionnel, que cette configuration-là ne se reproduirait pas, que les astres s’étaient alignés de façon particulièrement défavorable et que statistiquement on ne pouvait pas avoir deux fois cette chance. Se souvenir de cela, et ne rien dire non plus.
[5] C’est l’appeler « chef » avec l’accent qu’il faut. Il y a plusieurs façons de dire « chef » : celle qui signifie qu’on reconnaît une autorité légitime, celle qui interroge discrètement la légitimité en question, et celle, très particulière, très plate, très nette, qui n’est qu’une transcription phonétique du mot « petit dictateur » pour les gens qui ont de l’oreille.
[6] C’est chercher dans l’histoire un précédent utile et découvrir que la tâche est moins difficile qu’on ne pensait. L’histoire est généreuse sur ce point. Elle regorge de petits dictateurs dont certains ont fini en bons pères de famille et d’autres autrement. Pointer la ressemblance, suggérer que l’avenir est ouvert.
[7] C’est répondre à chacun de ses mails dans les cinq minutes. Chacun. Même le vendredi soir. Même le dimanche matin. La réponse est toujours la même, courte, sans objet apparent : « Noté. » Il n’y a rien à comprendre dans « Noté. » C’est exactement pour ça.
[8] C’est lui demander, lors d’un entretien individuel, ce qu’il a lu dernièrement. La question est simple, posée avec un sourire sincère, dans un contexte où rien ne justifie la méfiance. Ce qu’on écoute n’est pas la réponse mais la façon dont il hésite avant de répondre.
[9] C’est utiliser le conditionnel passé. « Il aurait souhaité. » « Il aurait pu envisager. » « On aurait aimé que la décision. » Le conditionnel passé dit poliment que les choses ont mal tourné et que c’est dommage et qu’on n’y est pour rien. Le conditionnel passé est un reproche déguisé en astuce grammaticale.
[10] C’est rédiger un mail de félicitations pour une initiative qu’il n’a pas prise. Le remercier chaleureusement de l’avoir proposée, souligner combien l’équipe y est sensible, suggérer qu’on pourrait en faire une pratique régulière. Ne jamais lever l’ambiguïté sur l’initiative en question. Le laisser décider s’il revendique ou rectifie. Chaque option dit quelque chose de lui.
[11] C’est ne pas utiliser le mot. Utiliser à la place une phrase longue, une phrase qui commence par « il serait peut-être intéressant de réfléchir à » et qui finit par « dans une logique d’efficacité collective », et dont le milieu contient, dissimulé avec soin entre deux relatives et une incise, quelque chose qui ressemble à une description clinique du phénomène. La phrase est longue parce que les mots courts sont trop directs et que les mots trop directs ont des conséquences.
[12] C’est penser à Hannah Arendt et décider qu’on n’est pas dans le même registre. Puis y repenser. Puis décider à nouveau. Revenir plusieurs fois sur cette décision dans les semaines qui suivent.
[13] C’est dessiner un organigramme. On le dessine seul, sur une feuille blanche, pour comprendre. Il est au centre. Les flèches partent toutes de lui. Elles n’arrivent nulle part. On range la feuille dans un tiroir. On rouvre le tiroir trois semaines plus tard. Le dessin est toujours juste.
[14] C’est raconter l’histoire à un ami qui n’est pas dans la même entreprise, pas dans le même secteur, pas dans la même ville. On raconte l’histoire, les faits, les chronologies, les formulations exactes des mails reçus, et à un moment l’ami dit « petit dictateur » et on répond « je ne sais pas » parce que c’est vrai qu’on ne sait pas et parce que les mots qu’on prononce soi-même ont un poids différent de ceux qu’on entend prononcer par quelqu’un d’autre. L’ami a dit ce qu’il avait à dire. La conversation peut continuer.
[15] C’est consulter les ressources humaines. S’asseoir en face d’une personne dont la bienveillance professionnelle est réelle et dont la marge de manœuvre est limitée. Écouter les mots « process », « remontée formelle », « procédure d’alerte », « délai de traitement ». Repartir avec un formulaire PDF à remplir. Décider de ne pas le remplir.
[16] C’est lui lancer un œuf. Pas littéralement, ou si, mais en tout cas avoir eu l’idée et l’avoir trouvée satisfaisante pendant quelques secondes, ce qui dit déjà quelque chose sur l’état de la situation.
[17] C’est attendre la fin de son contrat. Calculer les semaines. Faire le calcul plusieurs fois, avec plusieurs méthodes, pour vérifier. Le résultat est toujours trop grand.
[18] C’est ne pas lui dire en face, avoir essayé une fois, avoir ouvert la bouche au moment où les conditions semblaient réunies — un couloir vide, une heure creuse, un ton calme de part et d’autre — et avoir vu quelque chose dans son regard qui ressemblait à de l’incompréhension sincère et qui a changé quelque chose dans la façon dont on comprend le problème, sans le résoudre.
[19] C’est presque le dire en face. Avoir attendu le moment et avoir vu qu’il n’arrive pas de lui-même. Avoir décidé de le faire venir. Prendre rendez-vous, entrer dans le bureau, s’asseoir, commencer la phrase. Voir son visage changer deux fois en trois secondes. Ne pas finir la phrase de la façon dont on l’avait prévu.
[20] C’est démissionner sans le dire. Partir pour un autre poste, faire les annonces dans l’ordre, les collègues d’abord puis la hiérarchie, lui en dernier, par mail, objet : « Décision personnelle ». Dans le corps du mail, trois lignes. Rien qui ressemble à ce qu’on pense vraiment. L’essentiel est ailleurs, il est dans l’acte, dans la date de départ, dans la boîte qu’on remplit avec la plante verte et les livres qu’on avait posés sur le rebord de la fenêtre.
[21] C’est le dire à voix haute, seul dans sa voiture, sur le trajet du retour, avec la radio coupée. Le dire plusieurs fois, tester différents degrés d’intensité. Constater que ça ne change rien mais que ça fait quand même du bien. Se demander à partir de quel moment quelque chose qui fait du bien sans changer les choses cesse d’être une solution et devient autre chose.
[22] C’est lui envoyer en copie, sans commentaire, un article dont le titre commence par « Les comportements autoritaires en entreprise » et qui se trouve sur un site sérieux avec des références et des chiffres. Ne jamais savoir s’il a cliqué.
[23] C’est hésiter sur le mot. Petit dictateur, despote éclairé, manager toxique, chef de meute, roitelet, autocrate de couloir. Chaque mot dit quelque chose de légèrement différent et aucun n’est tout à fait juste parce que la personne réelle est toujours plus petite que le mot qu’on lui cherche et toujours plus grande que ce que le mot lui laisse d’humanité.
[24] C’est comprendre à un moment, plus tard, plus tard encore, que le mot décrit aussi quelqu’un qu’on a été. Une fois. Dans un contexte différent. Avec de meilleures intentions, se dit-on, mais peut-être pas. Peut-être que les intentions n’ont rien à voir.
[25] C’est l’écrire dans un roman. Changer le nom, le secteur, la ville, l’époque si nécessaire. Garder l’essentiel. L’essentiel résiste toujours aux déguisements.
[26] C’est lui pardonner, éventuellement, sans le lui dire, parce que le pardon qu’on annonce à voix haute ressemble trop à la victoire et que la victoire qu’on annonce à voix haute ressemble trop à autre chose.
[27] C’est mourir sans avoir réglé la question. Ce qui est, statistiquement, l’issue la plus fréquente.
Codicille : Ce texte est écrit à l’IA, c’est à dire généré. Il ne nait pas de nulle part. Il est écrit à partir d’un texte écrit avant l’IA, dans la revue Dire de Tiers Livre, sous la responsabilité bienveillante de François Bon, et qu’on trouvera en ligne : 27 façons de ne pas cuire un oeuf. Et il y a cette expression « petit dictateur », une insulte, j’ai vérifiée, et qu’on m’a servie une fois. Une insulte qui a eu des conséquences désastreuses, ce qui a eu des conséquences désastreuses. Alors, de l’IA, un texte ancien, une insulte jamais assumée ni digérée. Est-ce que ça donne de la littérature ? Le texte dit beaucoup, et c’est peut-être ça qui est intéressant. Au-delà du fait que je fais enfin quelque chose de ce « petit dictateur » qui aura littéralement fait imploser un projet, et ma vie.