Il avait l’ongle du pouce de la main gauche comme enfoncé, aplati au moins, contraint. c’était la trace indélébile d’un coup de marteau maladroit. L’ongle s’était fendu, la chair avait viré au noir, avait gonflé et il avait fallu que tout retrouve une place, vaille que vaille lorsque l’œdème avait disparu et l’ongle repoussé. Une malformation avait subsisté, comme un ravin opaque et blanc au milieu de l’ongle. Le souvenir de la concentration nécessaire pour planter un clou, cette ultime phalange du pouce en porterait toujours le vestige. L’homme, quand il bricolait, quand il jardinait, devait garder les yeux sur ses mains. Il était de la famille des tête en l’air, des doux rêveurs, facilement distrait par le chant d’un oiseau, par un jeu de lumière, par un souvenir passant inopinément de vague à précis. Il y avait donc eu d’autres coups, de maillet, ou d’objet contondants plus étonnants : casserole, buste de marbre, livre épais comme un parpaing, talon ferré sur un barreau d’échelle… Le doigt, à l’occasion coincé dans une porte ou un tiroir. La douleur était comparable. Mais la douceur des rêves poursuivis yeux ouverts compensait toujours l’inattention.
