Puis-je noter toutes mes pensées ?

Puis-je noter toutes mes pensées ? Les plus essentielles sont probablement absentes de mes cahiers. Les unes me traversent au cours de mon action journalière, et je les perds. Les autres, quand je veux les fixer après coup, sont déjà flétries, je ne puis plus les revivre. Ou bien l’effort à faire pour les traduire en mots me lasse. Ou bien je me refuse à écrire ce qui doit être tenu secret. Ou, c’est enfin le vieux ennemi embusqué, qui cherche à vous trancher les jarrets – le "A quoi bon?"…

Romain Rolland

Comment on devient écrivain ?

"Comment on devient écrivain", d’Antoine Albalat, publié
initialement chez Plon en 1925, réédité en 1992 chez Armand Colin, mais
épuisé, est un livre étonnant. Je suis entrain de le lire, après qu’on
m’en ait signalé quelques extraits. C’est édifiant. Je replace ici
quelques passages, et j’y reviendrai, sans aucun doute, plus tard.

"La lutte sera dure, l’encombrement est inouï. On est épouvanté
quand on suit d’un peu près le mouvement littéraire de notre époque.
Jamais on n’a vu se déchainer une telle frénésie de production, de
publicité, d’argent, de réclame. Certes, de tout temps les écrivains
ont cherché le succès, mais jamais avec cette soif de réalisation
cynique et immédiate."

« Aujourd’hui, pour lancer un ouvrage, ce n’est plus à la critique
qu’on s’adresse. On exploite des moyens plus violents, exorbitantes
réclames, fausses éditions, surenchères de publicité, insertions à prix
d’or. Le moindre volume est présenté comme un événement : Oeuvre
magistrale. Chef-d’oeuvre attendu. Immense retentissement. »

« Le public n’a plus confiance dans la critique, mais il éprouve
toujours le besoin d’être guidé dans ses lectures. Malheureusement il y
a trop de prix. (…) Le public n’est qu’à moitié dupe de cette comédie
: il achète le volume couronné, mais il ne se croit pas tenu de suivre
l’auteur. (…) Encore ne lit-on pas ces ouvrages pour le plaisir de
les lire, mais pour pouvoir dire qu’on les a lus. »