Abracadabrantesque

Vous souhaitez démesuler la langue pour lui rendre toute sa déliesse ?
Bonne idée pour que vos lecteurs ne lisottent plus vos rondouillements.
Rien de cela ne vous paraît clair ? C’est normal. Lisez donc Abracadabrantesque,
le dictionnaire des mots inventés par les écrivains des XIXème et XXème
siècle, de Maurice Rheims, qui vient de paraître dans la collection Le Souffle des Mots, chez Larousse. Les trouvailles sont aussi nombreuses que jubilatoires.
Je l’ai acheté en début d’après-midi, et je me régale de citations
inattendues. Celle-ci, de Francis Ponge, que j’avais du lire dans le
texte intégral : "Dès
le matin, le ciel se dalle, se marquette, se pave, se banquise, se
glaçonne, se marbre, se cotonne, se coussine, se cimente, se
géographise, se cartographise…"

Si vous en voulez encore, cliquez donc.

La modification de Garcia Marquez

L’écrivain colombien Gabriel Garcia Marquez n’avait rien publié depuis
10 ans. Et voilà qu’avant la sortie de son dernier ouvrage, on en
trouvait déjà des versions pirates en vente dans les rues colombiennes.
Mais ces copies de "Mémoires de mes tristes putains" sont différentes
de la version définitive des 109 pages du roman : l’écrivain a changé
le dernier chapitre, et avancé la sortie du livre d’une semaine.
Les modifications auraient des raisons artistiques. Ce seraient alors
d’excellentes raisons pour cet auteur couronné par le prix Nobel en
1982. Mais tout de même, cela prouve qu’avec un peu d’imagination, on
peut déjouer les ruses des pirates… Reste que, selon moi, ces
versions contrefaites devraient prendre une valeur certaine. Les
bibliophiles devraient se les arracher, non ? A quand une vente aux
enchères pour ces exemplaires "fautifs", mais qui témoignent sans doute
tout de même du premier mouvement du créateur, avant qu’il se ravise,
artistiquement.

Poète, un foutu métier

"Les mots rares agacent souvent le vulgum pecus qui n’imagine jamais,
qui ne prend même jamais le temps d’imaginer une seconde ce que doit
être la vie d’un poète. Un peintre dispose de gouaches, de peintures
acryliques et de pastels. Il utilise de la térébenthine, de l’huile de
lin, des toiles, des poils de sanglier, ou de martre. Dis-moi
sincèrement : quand t’es-tu servie d’une de ces choses dans ta vie
courante ? Peut-être pour huiler ta batte de cricket, ou pour mettre du
mascara sur tes cils ? A la réflexion, tu n’as sans doute jamais touché
une batte de cricket de ta vie mais tu vois ce que je veux dire, non ?
Et les musiciens ? Un musicien, lui, se sert d’une machine de bois ou
de cuivre, de boyau de chat ou de fibre de carbone. Il a des septièmes
augmentées, des dièses, des bécarres, des modes doriens, des séries de
douze notes. Est-ce que tu te sers de bécarres pour contacter ton petit
ami ou de pizzicati pour commander une pizza ? Jamais, jamais, jamais.
Mais le poète. Ah, le pauvre poète, ayez pitié du pauvre, du misérable
poète ! Le poète ne dispose d’aucun matériau consacré, d’aucun mode
réservé. Il n’a rien d’autre que des mots, ces mêmes outils dont se
sert le reste de ce foutu monde pour demander où sont les toilettes,
pour se forger des excuses minables justifiant maladroitement les
trahisons de vies ordinaires ou pour s’inventer des chimères
pitoyables. Le poète n’a rien d’autre que ces mêmes mots,
rigoureusement les mêmes, qui, chaque jour, dans des milliers de
tournures et phrases différentes, maudissent, prient, insultent,
flattent et trompent. Ce malheureux poète n’a même plus la ressource
d’utiliser « celer » pour cacher, d’écrire « tors » pour tordu. On
attend de lui qu’il construise de nouveaux poèmes à partir des ordures
de plastique et de polystyrène qui jonchent le plancher linguistique du
XXème siècle. Qu’il crée une œuvre d’art à partir des préservatifs
verbaux usagés du discours social. Peut-on s’étonner, alors, que nous
cherchions parfois refuge dans des « boustrouphédon », ou « fatuaire »
ou « nictitant » ? Des mots innocents, vierges, des mots indemnes de
toute souillure, de toute contamination, dont la simple maîtrise nous
permet d’espérer une relation avec le langage semblable à celle du
sculpteur avec le marbre ou du compositeur avec ses portées. Mais
personne n’est jamais impressionné, naturellement. Les gens se
contentent de pester contre l’obscurité du texte ou alors de se
décerner eux-mêmes des satisfecit pour avoir compris l’ellipse,
l’opacité ou les allusions qui, croient-ils, approfondissent et
enrichissent une œuvre. C’est un foutu métier, tu peux me croire !"


In L’Hippopotame, Stephen Fry, J’ai Lu n°6319

Puis-je noter toutes mes pensées ?

Puis-je noter toutes mes pensées ? Les plus essentielles sont probablement absentes de mes cahiers. Les unes me traversent au cours de mon action journalière, et je les perds. Les autres, quand je veux les fixer après coup, sont déjà flétries, je ne puis plus les revivre. Ou bien l’effort à faire pour les traduire en mots me lasse. Ou bien je me refuse à écrire ce qui doit être tenu secret. Ou, c’est enfin le vieux ennemi embusqué, qui cherche à vous trancher les jarrets – le "A quoi bon?"…

Romain Rolland

Comment on devient écrivain ?

"Comment on devient écrivain", d’Antoine Albalat, publié
initialement chez Plon en 1925, réédité en 1992 chez Armand Colin, mais
épuisé, est un livre étonnant. Je suis entrain de le lire, après qu’on
m’en ait signalé quelques extraits. C’est édifiant. Je replace ici
quelques passages, et j’y reviendrai, sans aucun doute, plus tard.

"La lutte sera dure, l’encombrement est inouï. On est épouvanté
quand on suit d’un peu près le mouvement littéraire de notre époque.
Jamais on n’a vu se déchainer une telle frénésie de production, de
publicité, d’argent, de réclame. Certes, de tout temps les écrivains
ont cherché le succès, mais jamais avec cette soif de réalisation
cynique et immédiate."

« Aujourd’hui, pour lancer un ouvrage, ce n’est plus à la critique
qu’on s’adresse. On exploite des moyens plus violents, exorbitantes
réclames, fausses éditions, surenchères de publicité, insertions à prix
d’or. Le moindre volume est présenté comme un événement : Oeuvre
magistrale. Chef-d’oeuvre attendu. Immense retentissement. »

« Le public n’a plus confiance dans la critique, mais il éprouve
toujours le besoin d’être guidé dans ses lectures. Malheureusement il y
a trop de prix. (…) Le public n’est qu’à moitié dupe de cette comédie
: il achète le volume couronné, mais il ne se croit pas tenu de suivre
l’auteur. (…) Encore ne lit-on pas ces ouvrages pour le plaisir de
les lire, mais pour pouvoir dire qu’on les a lus. »