La chapelle Sextine

Attention, ce livre, illustré qui plus est, n’est pas à mettre entre toutes les mains. La Chapelle Sextine
devrait même, carrément, être interdit aux mineurs. Ceci posé, voyons
la suite. Treize hommes et treize femmes (d’Anna à Yolande, de Ben à
Zach), se retrouvent au fil de 78 épisodes au gré d’un chassé-croisé
complexe qui ne doit rien au hasard. A chaque rencontre, une situation
à forte conotation sexuelle est décrite, puis une courte morale vient
comme un contrepoint : "Elle se dit aussi qu’à la réflexion, le
mobilier urbain du nouveau centre piétonnier est vraiment très très
sympa". Rien du kamasoutra, cependant, n’est épargné au lecteur.
L’intellectuel, toujours en éveil, se délectera (aussi) d’autres
plaisirs, ceux de la structure qui préside aux rencontres, calquée sur
le plafond et le pavement de la chapelle Sixtine, qui n’en demandaient
pas tant. Normal, l’auteur est un oulipien de premier ordre : Hervé Le
Tellier. Et son compère l’illustrateur, Xavier Gorce, contribue à faire
de ce petit livre des Editions Estuaire un ouvrage à posséder
absolument dans sa bibliothèque, et à explorer, avec plaisir, jusqu’à
en avoir saisi tous les rouages.
La Chapelle Sextine est là

L’OuLiPo, enfin !

S’il est bien un site qui manquait au Web jusque là, c’était l’officiel
de l’Oulipo. Pour mémoire, voici la définition de l’Oulipo telle
qu’écrite par Jacques Roubaud et Marcel Benamou :

OU c’est OUVROIR, un atelier. Pour fabriquer quoi ? De la LI.
LI c’est la littérature, ce qu’on lit et ce qu’on rature. Quelle sorte de LI ? La LIPO.
PO
signifie potentiel. De la littérature en quantité illimitée,
potentiellement productible jusqu’à la fin des temps, en quantités
énormes, infinies pour toutes fins pratiques.

Fondé en 1960, l’Ouvroir est toujours jeune et plein d’avenir. Sur son
site, on trouvera des infos, des textes, des définitions de
contraintes, bref, l’essentiel, comme l’accessoire, pour se tenir à la
page. Autant dire qu’il faudra y jeter régulièrement un oeil.

Le site de l’Oulipo

C’est le moment, je pense, de dire au lecteur certaines choses

C’est le moment,
je pense, de dire au lecteur certaines choses à propos de l’art
littéraire – des choses que, pour autant que je sache, les critiques,
dont le devoir est sans nul doute de guider et d’instruire le lecteur,
ont pourtant négligé de lui apprendre. Un écrivain a en lui l’urgent
besoin de créer, et il a, par ailleurs, le désir de présenter au
lecteur le résultat de son travail, ainsi que celui (inoffensif, dans
la mesure où le lecteur n"est pas concerné) de gagner sa croûte. Tout
bien considéré, il pense pouvoir aiguiller ses facultés créatrices sur
des voies qui lui permettraient d’exaucer ces modestes voeux. Au risque
de choquer le lecteur qui penserait que l’inspiration d’un écrivain ne
doit pas être influencée par des considérations d’ordre pratique, il me
faut en plus ajouter que les écrivains se retrouvent très naturellement
menés à écrire le genre de chose pour lesquelles une demande existe.


Somerset Maugham, L’Art de la nouvelle.

Lipogramme en E

On connait La Disparition,
de Perec, superbe roman où le e n’apparaît pas. L’écriture d’un
lipogramme en E, un texte, donc, ou la voyelle la plus courante de la
langue française ne figure pas, est un exercice classique de la
littérature oulipienne. Pas forcément le plus facile. J’y consacre un
chapitre de Jouez avec les mots. C’était avant de découvrir cette page web, signalée par Nicolas Graner sur la liste de diffusion Oulipo.
Il s’agit d’un Petit manuel d’e-lipographie,
rempli de conseils saisissants pour tous ceux qui voudraient écrire
sans utiliser le E. A lire impérativement si ce genre de jeu vous amuse.

L’alphabet des aveux

J’ai découvert Louise de Vilmorin en écrivant Jouez avec les mots.
J’ignorais tout de la fiancée de Saint-Exupéry, de la femme d’André
Malraux. Et surtout, j’ignorais jusque là ses poèmes, qui sont autant
de jeux avec le langage. C’est à se demander, même, quels genres elle
n’a pas illustré : palindromes, vers holorimes, pièces alaphabétiques
(avant les SMS), calligrammes, charades, rébus… C’est un régal de
toutes les pages.
Coup de chance, enfin, son Alphabet des aveux
(NRF, 1954) est enfin réédité par Gallimard. Et l’on aurait tort de se
priver car, avec la virtuosité, la poésie n’est jamais oubliée. Qu’on
en juge par un simple distique :

Étonnamment monotone et lasse,
    Est ton âme en mon automne, hélas !

La réédition est illustrée de dessins de Jean Hugo, inédits jusque là.

L’alphabet des aveux, Louise de Vilmorin, Gallimard, 185 pages – 16,50 euros

Carte muette

Puisque l’occasion m’était donnée hier de parler du premier roman de
Philippe Vasset, je vais aller au fond des choses, et dire aussi
quelques mots du deuxième, Carte muette,
paru au mois d’aout 2004. Si le premier roman de Philippe m’a enchanté,
le second m’a laissé perplexe un bon moment, et je ne dois pas être le
seul. Il avait pourtant deux bonnes raisons de me plaire. Premièrement
le thème : il s’agit d’un groupe de gens qui se lance, à l’occasion
d’un concours richement doté, dans la cartographie d’Internet. C’est un
nouveau continent à découvrir, une expédition qui n’épargne rien. On
est en plein roman d’aventure, du Jules Verne, du Stevenson :
difficulté de l’exploration, complexité de la carte, interrogation sur
l’usage qui en sera fait, d’autant que cette fois, c’est la carte
elle-même qui constitue le trésor… Mais, et c’est le deuxième point,
pour la première fois, un roman se nourrit de l’écriture en ligne, de
celle que l’on trouve dans les emails, notamment, pour produire de la
littérature. Cet aspect là est fascinant : je n’avais jamais lu quoi
que ce soit qui rende aussi bien compte dans la fiction de ce qui peut
se nouer entre correspondants sur un écran d’ordinateur.
Reste qu’à la première lecture de ce court roman, j’étais un peu resté
sur ma faim. A force de travailler le langage au corps, Philippe Vasset
m’avait perdu dans les méandres de ses paragraphes. Normal, au souvenir
de la découverte de son premier roman, je m’étais jeté voracement sur
celui-là, tellement bien écrit que son style avait eu raison de ma
lecture trop rapide.
Je m’étais juré de le relire, ou au moins d’y repenser, en laissant un
peu le temps à ma première impression de se sédimenter. Le résultat est
là : Carte muette
n’est certes pas un roman "classique", certes pas un texte "grand
public", mais je suis persuadé que les lecteurs de Perec et de sa
tentative d’épuisement d’un lieu parisien, par exemple, se régaleront
avec cette aventure, et d’autant plus s’ils sont internautes.
Pour les autres, il faudra un peu plus de temps. Mais Philippe Vasset
trace son chemin, et sa réflexion sur l’avenir de la littérature. Il
nous entraîne au delà de ce à quoi nous sommes habitués.
C’est peut-être ce qui caractérise les vrais auteurs.

Carte muette, Philippe Vasset, Fayard

L’écrivain virtuel

Dans son magnifique premier roman, Exemplaire de démonstration,
Philippe Vasset imaginait ScriptGenerator, un procédé inédit,
permettant de substituer à la création littéraire aléatoire un
processus automatisé de recyclage des contenus, engrangés depuis
toujours dans les bibliothèques, les archives et les bases de données.

« Le récit, nous apprend la notice, est enfin devenu une matière première. Et son raffinage peut être mécanisé ».

De la fiction ? Pas si sûr. Brutus. 1 n’est pas loin de réussir
l’exploit imaginé… C’est, selon ses concepteurs, le plus avancé des
"story generators". (Rien que la collision des termes est significative
: Philippe Vasset ignorait-il l’existence de cette expérience ?). Il
sort des laboratoires du Department of Cognitive Science du Rensselaer
Polytechnic Institute de l’Etat de New-York, aux Etats-Unis. On trouve
quelques infos sur Brutus ici (en anglais), et, surtout, là (en français). Il est capable de produire des textes de fiction crédibles au point de tromper n’importe quel lecteur.

Exemplaire de démonstration, de Philippe Vasset sort bientôt en poche. Si vous aviez raté sa sortie début 2003, c’est l’occasion de le découvrir !

PS : Je découvre, une journée après avoir publié ce billet que
ScriptGenerator est même devenu le titre du roman dans sa traduction
anglophone…

A bas l’orthographe

    « On parle à tout instant de réformer l’orthographe. Je ne cesse de me demander pourquoi. Pour simplifier, me dit-on ; pour savoir écrire « bicyclette » ; ou « diphtérie ». Je n’en vois pas l’intérêt. Où serait le plaisir ? … Autant simplifier le bridge ou décompliquer le mont Blanc ! Hésitez-vous sur le nombre de t de bicyclette, sur les y de diphtérie ? Écrivez hardiment « bicyclete », « dyphtérye », tout le monde vous comprendra quand même. Sans doute, me dira-t-on, mais on passe pour un idiot. Et puis après ? N’est-ce pas plus noble et plus convenable que de se parer des plumes de la corneille ? Est-il si beau de savoir l’orthographe ? En avez-vous à ce point le fétichisme ? Les vrais grands hommes ne savent pas l’orthographe ! Imaginez-vous Henri IV, Louis XIV, ou Bonaparte, ou même simplement Saint-Simon, ou Ravaillac, écrivant proprement ? discutant du pluriel des noms à trait d’union ? Que de temps perdu ! Ils allaient au plus court, au bout de la phrase, à la victoire, au crime urgent ! »

Alexandre Vialatte

Dix mille

Un vieux roman, sur le retour, acheté et revendu plusieurs fois a bien
des choses à raconter. Et c’est ce qu’il fait dans ce texte, Dix mille,
d’Andrea Kerbaker. Il a passé un an dans un carton, et le voilà depuis
deux semaines entre un Steinbeck et un Hemingway. Pas la plus mauvaise
compagnie qu’il ait eu. Car, sachez le, les livres se racontent leurs
petites ou grandes histoires (y penser lorsqu’on les classe pour qu’il
n’y ait pas de dépression dans les rayonnages). Le roman, qui se
raconte à la première personne attend là son quatrième propriétaire. Il
lui reste jusqu’à la fin du mois pour… échapper au pilon et retrouver
le plaisir d’être lu. Il aimerait d’ailleurs que ce soient des doigts
de femme qui l’effeuillent cette fois.
Dix mille est un texte court, qui part d’une idée amusante :
l’autobiographie d’un livre (dont on ne saura que très peu, finalement,
de ce qu’il contient). C’est vite lu, mais avec plaisir. Parfait pour
tous ceux qui aiment les livres un peu plus que de raison et n’ont
jamais vraiment pris le temps de se plonger dans leur… psychologie.
Jaloux les uns des autres, orgueilleux, angoissés : tout sauf
indifférents.


Dix mille, Andrea Kerbaker, Grasset

Pour une simplification de la langue

Dans un livre rare : Auguste Schneegans, Fantasia, Nouvelles et Pièces à dire, Editions Atar, Genève, sans date (vers 1914, sans doute), Pascal Kaeser a découvert un texte qui date vraisemblablement de la fin du XIXe siècle. Il s’agit d’un lipogramme (un texte qui n’utilise pas une des lettres de l’alphabet). Mieux, le texte explique, avec humour, de quelle façon il serait possible de simplifier la langue, de la rendre idéale même en l’épurant au maximum. Voilà qui, avant Dada, le surréalisme et l’Oulipo ne manque pas de piquant. Un texte précurseur,
donc :

Le monologue sans A

Messieurs et mesdemoiselles… ou mesdemoiselles et messieurs, comme vous voudrez… formule n’est point fond.
Je ne viens nullement ici pour inciter votre rire, ceci doit se voir de reste en moi.
Je viens vous entretenir de science et vous soumettre une décision prise en session d’un corps très lettré de notre ville.
Il est question, tout simplement, de simplifier l’idiome qui nous sert d’expression.
Mesdemoiselles et messieurs, il est officiellement reconnu de nos jours qu’il est trop de lettres en l’idiome susdit, et nous voulons, les unes en suite des premières, les supprimer le plus possible.
Notre projet consiste comme suit : Supprimons les voyelles, le reste vient tout seul.
Nous commençons donc : Supprime… n° 1 ; puis nous irons extirper l’E ; ensuite nous ferons tomber l’I ; nous enterrerons l’O ; nous nettoierons l’U, et tuerons l’Y. De cette sorte, méthodiquement, nous pourrons espérer que, bientôt, les consonnes seules resteront debout, et ce n’est qu’ensuite que nous mettrons tout en oeuvre pour culbuter identiquement ces derniers vestiges d’un idiome qui fit son temps, qui eut gloire et légende, et que les besoins de prestesse et de vitesse vertigineuse qui sont l’enseigne de notre siècle nous forcent de modifier et de simplifier.
Une liste d’inscription pour ce projet fin de siècle est ici, sur mon sein, et je suis sûr que tout le monde y souscrit dès ce moment du fond du coeur. Merci et bonsoir !

Il n’y a plus qu’à essayer ! Ce que font presque parfaitement les partisans du SMS, non ?