Après qu’il a partout répandu la morve et les tracas, le gnome saute encore sur scène, guitare aux doigts. Il agite le bras plus ou moins en mesure. Musicien sans talent, il balance son cul bas et massacre des paroles, que d’autres entonnent. Oh, on l’applaudira. Lui, sa calvitie sans charme, et le chœur qu’il dirige. Sur la scène où ce petit monde parade, les plus grands sont passés. C’étaient d’autres jours, d’autres moments, d’autres lumières, d’autres frissons. Les murs ont vibré d’autres voix, et les émotions vrillaient les cœurs. Autres époques qui reviendront peut-être. Pour les acteurs d’autres comédies. Des spectacles qui changeront le monde, enfin.
Il faudrait se réjouir du plaisir de chanteurs amateurs. Ne rien dire de la petitesse des ambitions. Reconnaître le courage qu’il faut pour monter là et donner ce qu’on peut. De la voix et de la cohésion. C’est beau, ces gens ensembles.
Surtout oublier ce qu’on sait d’untel dont tous espèrent l’absence sans rien oser lui dire : il chante trop faux. Mais personne n’a le courage qu’il faudrait. Ils sont peu de choses les choristes, des filets de voix qui finissent en ruisseau. À peine assez vaillants pour se tenir droits face au gnome luisant qui leur arrache de vagues vagissements.
C’est le chœur contraint des tristes bougres qui se donnent en spectacle. Chacun s’espère noyé dans la masse, invisible dans le groupe, protégé par le chef. Un avorton, pourtant. Sans envergure. Tressautant. Le crâne luisant. Mais satisfait de lui-même, et dont l’assurance, qui ne repose sur rien que sa capacité à se mentir, semble néanmoins contagieuse au point que les chanteurs trouvent la force d’être là, inconscients du ridicule, hermétiques au brouhaha des spectateurs impatients que la torture cesse. Enfin. Et que le petit chef disparaisse, avec ses clic et ses couacs.
