1er septembre
Les questions de littérature et d’intelligence artificielle se bousculent, et les contacts se cumulent. Le sujet me passionne, et j’y consacre du temps. Beaucoup de prises de positions tranchées. Cela mérite exploration. Explorons, explorons.
Ce n’est pas une mauvaise fille, me dit-il. Non, réponds-je : elle est juste arrivée à son niveau d’incompétence. Et je ne dis pas : et elle a failli me tuer.
2 septembre
Hier soir, à la librairie Compagnie, Alexandre Gefen présente Histoire culturelle de l’IA dont il a dirigé la publication. De l’antiquite a aujourd’hui, ce qui crée le mythe et comment il s’accomplit. Un bel ouvrage illustré. Sa dédicace souhaite « refaire de l’IA un objet culturel ». Attelons-nous à la tâche.
3 septembre
Quelque chose qui change : la capacité à créer les outils d’écriture dont on a besoin pour un projet donné. Et mieux : possibilité de faire évoluer ces outils au fur et à mesure de l’avancée du projet et de l’évolution des besoins. La puissance disponible est colossale. Je n’ai pas l’impression que cette voie soit particulièrement explorée.
4 septembre
Le précipice au bord duquel on s’effondre ou l’on danse.
5 septembre
Le mot haine. J’ignore ce que c’est, concrètement. Un sentiment, une émotion. Haïr quelqu’un. Je ne suis même pas sûr de savoir ce que cela veut dire. Je ne crois pas avoir éprouvé de haine. Je peux remonter dans le flux du temps, aussi loin que possible. Je crois que j’ai toujours considéré que haïr était donner trop d’importance. Je suis bien plus facilement, capable d’indifférence ; au point que l’autre cesse d’exister. J’ai du mal avec un certain nombre de choses : la bêtise, l’injustice. Mais haïr ? Comment définir ce que ce serait ? L’antonyme d’aimer ? Je sais la place que prennent les gens que j’aime. Haïr serait donner autant d’importance… (comme souvent ici, j’écris au fil de la pensée, et à partir d’un mot) Je crois que si quelqu’un pense qu’on le hait, c’est surtout qu’il se donne de l’importance. De tout cela on peut sans doute faire de la littérature. Je vois ce qu’est un roman d’amour. Il faudrait que je me creuse pour imaginer un roman de haine. Cette difficulté à concevoir l’objet pourrait me tenter. Comme il m’est arrivé de commencer à écrire avec pour seul projet le roman d’amour, un jour écrire un roman de haine. Un Autoroute dont le moteur serait la haine de l’autre ? Pas simple à imaginer.
6 septembre
Chaque phrase de l’écrivain sera scrutée : il n’a le droit qu’au sublime. Il ne doit pas demander le sel sans qu’un frisson parcourt l’assistance ; les mots qu’il aura choisis ne sont pas ceux du commun. Le sel, bordel ! Passez lui le sel sans attendre qu’il ait écrit un roman.
7 septembre
Invité fin octobre à Abu Dhabi pour parler littérature et intelligence artificielle dans un colloque international. J’ai beau l’écrire, avoir lu mon nom dans le programme… je ne réalise pas très bien. La Sorbonne Abu Dhabi. Programme passionnant. S’attendre néanmoins à ce que la situation géopolitique joue éventuellement quelque tour pendable. Mais être invité… de diou.
8 septembre
Avoir fait table rase. Écrasé. Erasé. Le mot n’existe pas. C’est gommé. Effacé. Ecrasé. To erase. Il y a une erreur. Et puis quoi, après ? Il reste toujours quelques débris, de menues traces. Rien de comestible ou d’utilisable.
9 septembre
Le prochain roman sortira en février. Une étape dans ma façon d’écrire vers la façon d’écrire le suivant. Pour le lecteur, le livre existe seul, comme objet fini. Pour moi, cette fois (cette fois encore ?), c’est l’exploration d’une façon d’écrire. Ça ne compte pas à la lecture.
11 septembre
Croisé hier soir Antoine Volodine, le temps de se serrer la main, et, surtout, de l’écouter, à la Maison de la poésie, sous le feu maîtrisé des questions d’Arno Bertina. En trois concepts qui trouvent leur écho : plaisir d’écriture, transe contrôlée, traumatisme par délégation. Humour, aussi. Le grand écrivain tel qu’en lui-même, et ça fait du bien. Nombreux auteurs, éditeurs, critiques dans la salle. Au nom des premiers, Arno a dit avec un trémolo à peine contenu l’émotion et la chance que nous avons de vivre en contemporains de l’œuvre post-exotique d’Antoine Volodine.
12 septembre
Certaines relations n’ont pas résisté à la traversée. C’est parfois du ménage qui se fait. La valeur se révèle dans la difficulté. Il y a ceux qui ont insulté (et parfois insisté), ceux qui se sont détournés, gênés, ceux qui ont fait comme s’ils n’avaient rien vu. Ceux qui attendaient, peut-être que la tempête soit passée. La maladie révèle. Il y a ceux qui ont été là. Ceux qui ont été au plus près. Et puis il y a toutes celles et tout ceux que j’ai laissé filer, accaparé par les nécessités de ma solitude. Quelques relations disparues dans la tempête sont des regrets qui, je le crains autant que je l’espère, m’accompagneront toujours. Mes fantômes. Présents au quotidien. Dans les ruines. Je n’ai pas su, pas pu ; je suis désolé. Je reconstruis avec vous, avec vos ombres dessinées dans la caverne.
14 septembre
Animation pendant deux jours d’une formation à l’écriture. L’énergie que ça demande. Questions de rythme, de vocabulaire, de point de vue. Gammes, encore et toujours. Je fais ça depuis longtemps maintenant, avec plaisir, toujours. Quels outils peut-on apporter à des professionnels qui veulent trouver des repères, qui cherchent de nouvelles pistes pour s’améliorer ? Je sais. Je suis dans mon élément. Et, toujours, c’est l’occasion de progresser un peu, parce qu’on peut toujours. D’où qu’on parte.
15 septembre
Admettons l’improbable équilibre du fildeferiste. Et pourtant, il tient. Admettons le mouvement imprévisible du fil et le jeu réactif des bras. Rien ne passe par la conscience. C’est tout entier le corps qui contrebalance l’oscillation, qui atténue et absorbe le mouvement de pendule inévitable. Admettons : l’acrobate respire, genoux fléchis, souple sur les chevilles. Il ne pense à rien, reste disponible tout entier aux réactions du corps. Il finira par tomber. Il n’a aucun doute au sujet du plongeon final. Il avance sans filet vers le coup de hanche trop franc qui le jètera dans le vide. Est-ce qu’il hurlera ? Il n’imagine qu’un grand silence. Mais il oublie la foule qui admire son exploit et dont le murmure incontinent accompagnera l’accident de modulations rapidement stridentes et horrifiées. Admettons que le fildeferiste, une fois de plus, se rattrapera d’un coup de reins, obligeant le public à ravaler sa crainte. Admettons : le jour de la chute n’est pas encore arrivé.
16 septembre
Accueillir et accepter le tragique. Noble. Triste et digne. Insoluble. Hélas.
Le tragique comme seule lecture possible de l’existence.
On s’imagine Titus. Ou Bérénice. On n’est que le troisième larron dont tout le monde oublie le nom. Antiochus.
Dans sa préface à Bérénice, Racine fait l’éloge de la simplicité.
17 septembre
Il y aura eu des moments de bonheur.
Magie de la conjugaison.
18 septembre
Un rouge-queue sur la terrasse. L’oiseau n’est pas rare. Ce n’est pas non plus le plus courant. L’identification des oiseaux, la paire de jumelles pointée vers le jardin : un souvenir d’enfance. La tache blanche sur l’aile, la queue rousse, cette carrure de fort des halles aux cou rentre dans les épaules. Le rouge-queue. Se dire qu’il y avait tellement d’oiseaux dans l’enfance. Les voilà moindres et qu’on ne prend plus le temps ni d’observer ni de nommer.
19 septembre
J’écrirai sur l’absence : c’est le seul moyen que je connaisse de la conjurer.
Admettons : il y a une part de moi dont je ne sais rien faire d’autre que du texte.
20 septembre
La vie est un manuscrit dont on nous empêche de réviser les chapitres.
21 septembre
Cette citation d’Albert Camus : « Choisir le dialogue contre toute politique du mensonge ou du silence. C’est comme cela qu’on est libre avec les autres. »
Se souvenir de celles et ceux qui ont refusé le dialogue.
25 septembre
Réveil mardi matin avec la polémique à propos du roman de Thélyson Orélien. L’accusation : il aurait écrit à l’IA. Il nie. Je le vois mardi soir à la Maison de la poésie. Depuis, sollicitations médiatiques, une tribune dans Le Monde. Mon propos tente de clarifier quelque chose : ce n’est pas le mal qui s’incarne lorsqu’on utilise l’IA pour écrire : l’écrivain a le droit, et peut-être même le devoir, d’explorer cette voie. Je pensais avancer en terrain complètement miné. Les retours sont plutôt encourageants. À suivre.
26 septembre
Je replonge dans Palimpsestes de Gérard Genette. Un peu de théorie littéraire en me couchant comme d’autres font de la gymnastique le matin (les deux ne sont pas toujours incompatibles. Des passages soulignés datent de mes années d’étudiant. J’y cherche aujourd’hui des clefs sur ce que c’est qu’écrire à partir d’un texte. Ce que ça veut dire, et à partir de quels concepts on peut penser la chose. Ça me semble une porte d’entrée possible concernant l’écriture avec grand modèle de langage. Et peut-être bien. Il faut déplacer quelques meubles, mais peut-être.
27 septembre
Il y a trois ans, j’étais confronté à la bêtise et à la médiocrité avec une violence que je n’imaginais pas possible. On écrit violence inouïe. Je posais genou à terre, et sous la pluie qui allait s’abattre sur moi, je serai bientôt allongé dans la boue. Recroquevillé. Hier soir, on m’a demandé où j’en étais avec ça. Debout. Oui. Debout. Sans fierté. Changé. La bêtise et la médiocrité ont laissé des plaies ouvertes que je ne souhaite à personne. Et dont je continue de témoigner chaque fois que possible. Debout avec un petit goût de miracle au palais : je n’aurais pas parié là-dessus.
28 septembre
Un philosophe vent debout contre l’intelligence artificielle vient partager sur Facebook son point de vue et la tribune qu’il a publié dans Le Monde. Il alimente ainsi l’IA de Meta, qui gère Facebook, et celle d’OpenAI, l’éditeur de ChatGPT, avec lequel Le Monde a un accord, usant ainsi comme les autres (« ceux qui n’ont aucun principe, ni sens critique et sont prêts à toutes les compromissions ») de « ces machines de la mort » qui ne font « qu’alimenter sans fin le capitalisme linguistique ».
29 septembre
Je lis ici et là qu’il faudrait interdire aux écrivains tout usage des IA génératives. C’est prodigieux. L’idée qu’on puisse interdire quoi que ce soit (de légal) à un artiste est effarante. L’artiste n’est-il pas celui qui doit aller voir ? Celui qui doit explorer ? Celui qui doit tenter ? Et les voilà qui dictent à l’écrivain ce qu’il a le droit de faire ? On marche sur la tête.

