1er juillet
Je lis Les Géorgiques deux pages par deux pages. Je m’arrête parfois au milieu d’une phrase et reprend au milieu d’une autre. Ca n’aurait pas de sens ? En fait, si. C’est comme un carburant pour reprendre l’écriture du texte en cours, qui s’écrit un peu comme je lis, morceau par morceau, qu’il s’agira de coudre ensemble ensuite, pour donner un livre. Un patchwork qui fera couverture. Sous perfusion de Claude Simon, ce n’est pas le pire des ingrédients possibles. Mais je n’écris pas du Claude Simon. Ceci n’aurait aucun intérêt (et faudrait en être capable du tiers que déjà ce serait ambitieux…) Pour Parfois l’homme, je lisais Vialatte de cette façon. Une histoire de rythme. Ecrire dans la roue de… Bénéficier d’une aspiration plus que d’une inspiration.
2 juillet
J’écris lentement. Je n’ai jamais écris aussi lentement qu’aujourd’hui. Je pèse chaque phrase, chaque mot, au fil de l’écriture. Je pense la construction. J’améliore la documentation. C’est la première fois aussi que ce que me rapporte l’écriture me permet d’aborder l’écriture aussi sereinement. Une bourse, une avance plus confortable : je ne vole pas ce temps à d’autres activités. Peut-être aussi la légitimité qui grandit. Peut-être l’ambition de ce projet. Peut-être un peu de tout cela. J’écris lentement et je m’en trouve bien.
3 juillet
Par le motif du marais, la Seine me rattrape, et ses méandres. parce que je veux bien me faire rattraper (j’aurai pu tenter d’écrire un roman d’escalade en montagne). Ceci dit, je n’avais pas mis les pieds dans ce marais avant aujourd’hui. J’en ai fait le tour ce matin et j’ai mesuré son potentiel romanesque. Ce pourra être là, la catastrophe. Car catastrophe il y aura. La Seine me tend les bras et le motif de la digue qui cède, aussi. Il y a mille façons de suivre le cours du fleuve.
5 juillet
Il y a collision dans les projets. Des retours sur le manuscrit de janvier interrompent le travail sur le manuscrit suivant. Et les trois prochains jours pris pas une formation à l’écriture que je donne à Roubaix. Après, ce sera la pause estivale. Rien qu’écrire jusqu’à mi-septembre environ, avec quelques formations passionnantes déjà programmées. Ouf. Possibilité de hiérarchiser les chantiers. Ensuite, très vite, ce sera la préparation de la sortie du roman de janvier. Ça sera intéressant. Au milieu de tout ça, lire un peu. Quand même.
7 juillet
Roubaix. Trois jours de formation. Stimuler sa plume. Aider, pousse, tirer : offrir quelques pistes et moyens pour que l’écriture soit un brin plus créative. Donner des clefs. Proposer des outils. Je puise dans les ateliers d’écriture des méthodes susceptibles de. J’aime ça. Pendant ce temps, pas d’énergie pour mes propres travaux. Il ne faut pas que ces formations prennent trop de place.
8 juillet
Le prochain jour de travail au planning est le 14 septembre. Un peu plus de deux mois à consacrer à l’écriture devant moi. Pas une mauvaise chose (même perçu une bourse pour ça), au contraire. Juste une organisation minoritaire dans une société qui hiérarchise peut-être les activités autrement. En profiter : à partir de mi-septembre, il y a déjà de beaux rendez-vous au programme !
9 juillet
Au fond d’une tasse, des traces de café collées, pas tout à fait sèches, laissent au bout du doigt une sensation d’humidité sirupeuse. On peut en boire un deuxième sans rincer. C’est jouable et sans conséquence. Souvent, c’est la solution qu’on choisit quand on est seul et qu’une nouvelle envie de caféine prend peu de temps après la première. D’ailleurs, on a parfois encore l’amertume en bouche.
10 juillet
On apprend à vivre sans. Il manque quelque chose d’important, quelque chose qui devrait être là et qui n’y est pas. Quelque chose qui fait contrepoids au bonheur. Une ombre qu’on porte toujours avec soi. Un manque. Une absence. Il y a une absence. Littéralement. Il faudrait s’y habituer. Jours après jour, semaine après semaine, mois après mois, année après année. C’est un deuil, donc. À ceci près qu’il reste la possibilité de renouer. La potentialité d’un message, d’un hasard. Chaque instant décider de ne pas y remédier. Il y a l’idée que le temps fera son œuvre. On n’y croit pas. On ne croit ni à l’oubli ni même à l’habitude. On sait l’inéluctable. Telle est la situation. Faire avec. Faire sans. Ne pas se résigner à trouver les choses normales. Traîner avec soi son poids d’invisible.
11 juillet
Écrire en sachant qu’on écrit pour plus ou moins nombreux. L’idée : l’important, ce serait le texte. Ni l’auteur, ni le lecteur. Le texte, sa tenue, sa cohérence, son originalité. Un ton, un voix, une facture qui seraient propres à l’auteur. Mais le lecteur ? Dernière roue du carrosse auquel on reprochera toutefois d’être de moins en moins au rendez-vous, de manquer d’exigence, de se satisfaire du populaire. L’écriture comme nécessité intérieure qui devrait par magie rencontrer une absence de nécessité. Tu parles, peu de chances que ça fonctionne ce truc.
Le personnage, dans le roman, est le moyen de pousser la folie plus loin que la vie ne l’autorise. Rien à écrire ou étudier de neuf sur les liens entre folie et écriture. Terrain défriché par les plus grands. Et puis, la folie, c’est du domaine de la science. Psychiatrie, neurosciences : tout ça explique comme ça peut mais reste extérieur au processus. La folie ne se connaît que de l’intérieur. Ce n’est plus le mot qu’on emploie. Mais de l’intérieur seulement la perte de contrôle, l’illusion, l’irrationalité, le désespoir. La douleur. L’amour même. L’expérience humaine jusqu’aux limites du danger mortel. On ne sait la douleur que pour l’avoir ressentie. L’avoir traversée. En être revenu. Et avoir gagné, pour écrire, la possibilité de retourner à l’envie dans ces territoires de désolations. Avoir gardé tatouée au revers des paupières la cartographie des trajectoires de feu, de glace, le lieu des morsures et les coordonnées des laminoirs. Et toujours sous le crâne le vent qui hurle les noms des bourreaux.
12 juillet
Je m’occupe d’un méandre. Pas pour refermer une parenthèse. Ce serait mentir. Je m’occupe d’un méandre pour que cet espace continue d’exister. J’imagine publier en 2028 un roman sur un méandre de la Seine. Une façon de célébrer ce qui aurait pu l’être. À ma manière. Une forme de fidélité. Cela s’écrit un peu malgré moi, contre moi, comme mu par une force propre. Il y a donc toutes les raisons d’aller au bout. Ce sera le quatrième roman publié ou, au pire, le troisième non publié. Mais l’écriture est plus importante que la publication. Il y a ce méandre qui va mourrir. Et c’est important pour moi.
13 juillet
Un peu plus de trois ans après avoir lâché la barre sous les coups, je relève la tête. Le monde brûle, littéralement. De la prédation, de la bêtise, de l’incompétence. Je relève la tête, et ils n’en finissent pas de dévaster les paysages et d’avancer, stupides, en bombant le torse. Il se félicitent de leur médiocrité. Coalition de cloportes dont la violence est l’ultime mode d’action.
Je travaille ces jours-ci sur le passage de l’oralité à l’écriture. Le passage technique, historique, philosophique. Ce que ça a changé de passer de l’un à l’autre. Les récits de l’oralité conçus pour être mémorisables. Les récits écrits ouvrant la possibilité de nouvelles formes de réflexion. Homère, Platon, Saint-Augustin. Je solidifie mes bases. Comme ça a résisté à l’écriture, aux hiéroglyphes, à l’alphabet. On gagne à remonter 2500 ans en arrière. On gagne des interrogations, et des éléments de réponse (et c’est grâce à l’écriture).
14 juillet
Le concept ambivalent de pharmakon. Quelque chose qui n’est ni bon ni mauvais mais qui le devient selon la façon dont on l’emploie. Voilà. C’est chez Platon, et c’est chez Derrida. C’est le choix de la subtilité, de l’analyse. Pas de la tempérance. Il ne s’agit pas de ne pas choisir, au contraire. La technique n’est pas discutable en tant que telle, mais en fonction de son contexte : là, c’est ok. Ici, non. Avantages et inconvénients selon le contexte.
Plein de choses à analyser ainsi.
15 juillet
Avancer mot à mot dans le marais.
16 juillet
Réussir à séparer mon travail de la logique économique capitaliste dans une société qui n’est pas organisée pour cela. C’est-à-dire sans accepter de relations de dépendance que je n’aurais pas choisies et m’autoriser toujours à les remettre en discussion. Tout cela a des limites que je connais bien. C’est être prêt à ce que tout finisse une cannette à la main, sur un coin de trottoir ; mais la rue plutôt que la compromission. La marge plutôt que le déshonneur. Dans fable du loup et du chien, n’accepter plus que le rôle du loup.
J’ai tenté le collier : quoi qu’ils disent, ils finissent par tirer sur la laisse. Et si ça ne suffit pas, ils t’accusent d’avoir la rage.
17 juillet
Pouce à ressaut : incapacité à plier mon pouce droit sans forcer, douleur à la base du pouce. Ce n’est intéressant que d’un point de vue : c’est le pouce avec lequel j’écris sur l’écran du téléphone. Sa mobilité mise à mal, il me devient douloureux de tenir ce journal. Un des éléments de la thérapeutique consiste à cesser les mouvements répétitifs qui seraient potentiellement à la cause du mal. J’ai, depuis l’apparition du pouce à ressaut des difficultés à écrire à la main (tenir le stylo). Il n’y a guère que le clavier de l’ordinateur qui ne pose pas de problème. Le pouce y appuie sur la barre d’espace, pas de mobilité fine à mettre en jeu.
Ce qui se passe quand il devient impossible d’écrire ? On pense à Nietzsche, on pense à Borges. La vue de l’un, les doigts de l’autre. Écrire tient à si peu de choses. Et ce sera un beau jour impossible.
Cette fois, il semble que les anti-inflammatoires fassent de l’effet.
18 juillet
Je savais (et je le dis en formation) que l’on avait souvent tout à gagner à supprimer les premières phrases d’un texte (voire le premier paragraphe ou le premier chapitre). Ce début, l’auteur l’écrit pour prendre appui. C’est une échelle posée sur le mur à construire (travail d’équilibriste). On l’enlève à la fin. Je me découvre un autre défaut : les derniers mots, la dernière phrase… à la poubelle aussi. Souvent. Je redis ce qui écrit plus haut, je conclus, je moralise. À la benne… Et c’est souvent bien mieux.
19 juillet
Traversée de la forêt de Fontainebleau : forêt noircie de part et d’autre de l’autoroute. C’est une plaie de charbon et de cendres. Une boursoufflure de fin du monde. On passe au milieu du désastre. Tourisme de l’effondrement. Ne manque que la voix blasée du guide : « sur votre droite, l’herbe a brûlé jusqu’au bord du bitume, et regardez maintenant sur votre gauche, la jolie couleur des quelques feuilles restées aux arbres : ici les soldats du feu ont tout mis en œuvre pour que les flammes n’atteignent pas la chaussée ». Et l’on applaudirait. Quoi faire d’autre ?
20 juillet
Équeuter des haricots verts, seul, est sans doute un des moments les plus propices à l’écriture. Les mains sont prises, le nez aussi, dans l’odeur plus ou moins forte du légume. On tire éventuellement pour emporter le fil, et c’est tout. On recommence. Parfois, on coupe le haricot en deux (toujours cette histoire de fil). C’est minuscule, il y a une toile cirée, sans doute un égouttoir en plastique qui en a vu d’autres. Je me souviens d’un journal ouvert pour accueillir les queues qu’on jettera ensuite. Je ne recommande pas : mieux vaut n’avoir rien à lire. L’esprit qui vagabonde alors, après quelques minutes, c’est déjà de l’écriture.
21 juillet
Ce sont deux femmes, sans doute des femmes de chambre, mais ce matin, à 8h30, elles sont d’abord de piscine dans ce quatre étoile avec vue sur les vignobles. C’est-à-dire que leur mission consiste à tout remettre en ordre avant l’ouverture du bassin, à 9h. La plus âgée a la clef du portillon. La plus jeune la suit, et tente d’obéir aux ordres : replacer les transats, les tables basses, les parasols. Donner un coup de chiffon où cela semble nécessaire. La plus âgée semble bouger deux fois plus vite que l’autre, vide et lave le pédicure, sort le robot nettoyeur de l’eau, redonne un coup ici, redresse un fauteuil là, vérifie l’inclinaison des dossiers. La jeune reste souvent bras ballants, comme tétanisée par la démonstration d’efficacité de son aînée. Bientôt, la piscine est prête pour des photographies de plaquette commerciale. Les clients vont pouvoir y mettre le chaos. Er tout recommencera dans 24 heures. Il y a une nouvelle à écrire qui dirait en quelques pages la folie du monde.
22 juillet
La route. La Loire. L’autoroute. Les rails. Quatre lignes qui parfois se croisent et souvent se suivent. Sur des kilomètres et des kilomètres. Ça fait du mouvement.
23 juillet
Il n’y a pas un jour sans y penser. Il faudrait vouloir oublier ? Non. C’est là. Dans les rêves et dans la veille. Un fer rouge toujours grésillant sur la peau. Une odeur de carne brûlée. Persistante. La vie continue.
24 juillet
Il y a le mot inconsolable et ce qu’il revêt de définitif. Rien ni personne n’y changera quoi que ce soit. Le mot est posé, tatoué, gravé. Inconsolable. Le mot devient une part de soi. Étrangement, s’emploie parfois au passé : il était inconsolable. La phrase porte en elle une contradiction insoluble.
25 juillet
Cette photo : en maillot de bain sous leur parasol, de dos, ils regardent sur l’autre rive le monde brûler. Brasier immense, incontrôlable. Flammes qui lèchent un ciel de cendres. La lumière orange et grise. N’y a-t-il rien d’autre à faire qu’attendre ?
26 juillet
1986. Je passe mon brevet d’aptitude aux fonctions d’animateur. Il fallait choisir une spécialisation. Je choisis « écologie ». L’été de mes 17 ans, c’est un camp, près de Castres, qui m’a ouvert les yeux. On a nettoyé la berge d’une rivière. Débroussaillage, enlèvement des ordures. C’étaient des vacances utiles. Choisir l’écologie à 18 ans. Et puis voilà. 40 ans ont passé. Il n’y a pas de grande leçon à en tirer. Que j’ai fait ça ou rien…
Je note ici, à la date du jour : Claude Opus 5 est programmé par mes soins pour relire les pages du roman en cours d’écriture (celui que j’envisage pour 2028, on a le temps). C’est un « skill » que j’ai établi, de façon à mettre le doigt sur les points forts et les points faibles du texte en fonction de mes objectifs. Une moulinette dont je me méfie, mais qui pointe souvent des choses intéressantes (surtout quand je suis un peu trop explicatif et pas assez « sensible ». C’est le Jiminy Cricket de mon écriture, en quelque sorte. Et, là, pour la première fois, il me dit en substance : cette page est dégueulasse, supprime-la. Il est un peu plus poli, mais à peine : « Retire-la. Tout ce qu’elle contient de vrai est ailleurs dans le manuscrit, mieux placé, tenu par un regard, et une seule de tes phrases du paragraphe suivant en dit davantage que ses cinq paragraphes réunis. » Ok, Claude, ce n’était pas désagréable quand tu prenais la peine de me flatter. Mais je vais réfléchir (parce qu’il y a plein d’arguments, dans sa réponse).
27 juillet
Parfois, tu sais qu’un livre t’attend, que son heure viendra. Pourquoi attendre ? Ce n’est pas très clair. Voilà. Je lis À la ligne, de Joseph Pontus. Et c’est la déflagration attendue : la déshumanisation et l’humanisation parallèle du travail à la chaîne. Je n’ai pas vécu ça, la vente de ma force de travail, ou pas plus d’une journée. C’est peu. Et là, c’est des semaines de nuit. L’agroalimentaire dans ce qu’il a qu’on ne veut pas trop savoir. Les pelles de bulots jetées dans la chaîne de cuisson. C’est servi avec l’efficacité permise par l’économie de moyens littéraires. J’ai attendu pour lire. Je ne suis pas déçu.
28 juillet
« Tout le monde ne fait au fond que de trimballer ses carcasses. », Joseph Ponthus
30 juillet
Les émotions du rêve sont si fortes que je sais ce que la veille interdit. Visite nocturne du fantôme : sa voix, sa silhouette, son regard enfin. Et son sourire. Dans quelques heures il n’en restera que ces mots, et une part ténue de ce que j’ai éprouvé. Je ne détaille pas, ne donne pas de nom. C’était une mise en garde, pas un cauchemar. C’était un bonheur aussi. Une folie. Une fête. J’ai su quitter la scène en silence, laisser le fantôme poursuivre sa vie. Cette nuit, dans le théâtre du rêve, un petit reflet de paradis.

