Site icon Sébastien Bailly

448 – Correspondance 28

Correspondance sans correspondante. Lettres en poste restante. Missive to miss. Je ne sais pas si c’est une nouvelle série. Mais je t’écris. Peut-être que tu te reconnaîtras, si tu existes ailleurs que dans ces lettres.

Tu,

J’aurais pensé qu’avec le temps… Mais la vie n’est pas une chanson, tu vois. Tout ne s’en va pas. Il ne suffit pas de patience pour que les blessures cicatrisent. Alors, c’est moins douloureux, sans doute, et surtout, on finit par accepter qu’aucune issue favorable ne soit possible.

On vit avec l’absence. Autant dire qu’on vit sans. C’est le titre que je donnerais au livre : Vivre sans. À tous les livres depuis. A tous les volumes qui s’empilent. Vivre sans. Comme il y a eu Mourir avec. Mais ça, c’était Shakespeare. Chacun sa tragédie.

T’écrire permet de rebondir sur les mots, de préciser les émotions et la pensée, d’excaver les sentiments. Excaver les sentiments. Tout un programme. Excaver, ce serait ici non pas creuser mais sortir de la cave où ils sont enfermés. Excaver n’est pas le mot adéquat mais c’est celui qui vient. Il dit autre chose que ce qu’on voulait. Creuser dans les sentiment un espace vide où l’on pourra se loger, ou ranger d’autre choses. Dans l’excavation produite, on glisserait des histoires, des livres, des récits, des poèmes. On remplirait l’excavation par horreur du vide.

En génie civil, l’excavation demande beaucoup de prudence, des techniques de soutènement. Convenons ensemble que tout pourrait s’écrouler et ne laisser aucune chance. Tout pourrait s’ébouler. Ce ne serait pas une surprise : à bien y réfléchir, cela s’est déjà produit. Tout a basculé. Tout est déjà sous terre.

La cave nous réunit encore. Il me faut t’écrire pour prendre conscience de la symbolique du lieu. La cave que je ne peux pas quitter sans perdre ce qui nous lie. La cave qui menace et protège. La cave où je joue ma folie. La cave au soupirail. La cave aux soupirs. La cave où les mots rebondissent.

Mais tu connais la musique, tu sais ce qu’est le soupir. Un silence. Une pause de la longueur d’une note. Le temps de reprendre appui.

T’écrire, c’est laisser les mots rebondir sur les parois de la cave. Laisser les soupirs s’échapper par le soupirail. Respirer encore.

Et tu voudrais que je ne t’écrive plus ? Je ne le pourrais sans cesser de respirer, tu comprends ?

S.

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