Site icon Sébastien Bailly

389 – Correspondance 18

Correspondance sans correspondante. Lettres en poste restante. Missive to miss. Je ne sais pas si c’est une nouvelle série. Mais je t’écris. Peut-être que tu te reconnaîtras, si tu existes ailleurs que dans ces lettres.

Tu,

La beauté des mots que l’on n’écrit pas, des phrases qu’on ne prononce pas, des lettres qu’on n’envoie pas ; le silence et cette qualité rare qu’il a lorsque sa densité est telle qu’on le sent plus lourd que les déclarations les plus sincères, les plus définitives.

Entends ce qui n’arrive pas jusqu’à tes oreilles, ce chant confiant que je fredonne intérieurement. C’est une mélopée qui ne franchit pas mes lèvres, c’est à peine un souffle, même pas un soupir : rien qu’on puisse remarquer, rien qui ne soit aussitôt recouvert par les bruissements incessants de la ville, portes qu’on ferme au loin, vrombissements, fenêtres qui coulissent, volets qui claquent, feulements de tramways. Le silence bourdonnant masque tout.

Entends cette absence. Il n’y a rien d’anormal, rien qui rompe la tranquillité du soir, rien qui effarouche les oiseaux du matin. C’est la paix et la simplicité du jour, la profondeur intacte de la nuit. Ce sont des rires et parfois des larmes, mais le silence n’y est pour rien : il s’est fait oublier.

Moi, c’est autre chose. Je cache derrière ce que je fredonne la tension extrême des cris, des grincements. Efforts incessants pour n’émettre rien de strident qui puisse traverser la distance interdite. Crispation de chaque muscle jusqu’à la crampe, inévitable, et les poumons qui retiennent toute manifestation sonore envahissante. Rien ne transparaît.

Je me fais oublier, perclus des sacrifices acceptés. Je mentirais si je niais les mâchoires serrées à en briser l’émail. Je mens en ne hurlant pas ce qui me traverse de part en part, de nuit comme de jour. Je mens, par omission, disparition, désintégration. Le silence me protège des aveux que l’on finit toujours par regretter. Il te permet d’oublier.

Il n’y a rien, puisque tu n’entends rien. Il ne subsiste rien. Et s’il a fallu que quelque chose, quelque part, fasse semblant de mourrir, alors, c’était la seule décision possible : faire taire. Réduire au silence.

Ayant déguisé la passion en indifférence, je semble siffloter ; je porte seul ma croix. Brûlure sourde profondément enfouie, incendie de braises éternelles sous les cendres : j’ai recouvert de glace la lave et les cratères. Personne ne sait plus rien du magma qui me consume.

Et toi, enfin, tu peux rire quelque part sans savoir tout cela. Légère.

S.

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