1er juin
Réécriture complète du chapitre 15 qui posait de gros problèmes de cohérence historique dans la version précédente. Ce moment où l’on doit s’assurer que le roman est cohérent, également, hors contexte, en tant qu’objet. Chaque épisode s’emboîtant dans les autres de telle façon que le tout dise, peut-être, un peu plus que la somme des parties. Espérer, en tout cas, que tel miracle se produise, et que l’on puisse y voir un peu plus loin que ce qui se raconte en surface, sans que cela plombe l’histoire. Une ambition, pour cette fois : que ça se lise comme un roman populaire, sans sacrifier les questions posées par l’écriture elle-même. On verra.
Hier : L’abandon. Le film sur les derniers jours de Samuel Paty. Le mensonge d’une seule personne, les dysfonctionnements d’un système, la lâcheté, la légèreté. Toute cette mécanique grippée, folle, et finalement administrative. La tragédie, enfin. Rien ne surprend : on a vu ça dans d’autres contextes. Le film est équilibré, il évite toute caricature. Les acteurs et les actrices sont à la hauteur de leur mission. Rien ne justifie ici la moindre polémique.
2 juin
Deux chapitres réécrits hier. C’est beaucoup. À chaque changement pourtant un effet domino avant ou aval. Et il reste à faire : trois chapitres en profondeur, une scène en amont, puis une relecture complète avant retour à l’éditeur. Première fois que j’écris de la sorte. Première fois aussi que narration aussi complexe et ancrage dans l’Histoire. Cette dernière dimension oblige.
3 juin
Lauréat d’une bourse de l’Etat et de la région Normandie pour un projet d’écriture. Rares occasions où l’argent vient pour écrire, pour la littérature. Pas que je cours après la reconnaissance, mais c’est pouvoir passer deux mois au clavier sans penser à autre chose. C’est, très concrètement, l’effet d’une politique culturelle. Ou, ailleurs, l’effet inverse de son absence. Politique culturelle qui facilite ou empêche la pratique artistique. Tout cela est loin d’être neutre. Les projets sont bien sûr sélectionnés, mais aucune pression sur le contenu. Le politique ici libère du temps sans rien imposer d’autre qu’une mention du soutien l’éventuel jour d’une publication. Ce que la puissance publique fait, et c’est tout à son honneur : offrir un espace de liberté. Petit espace, mais réel. Il faut le souligner et en dire l’importance. Pourvu que ça dure.
4 juin
Dans le métro, jeune femme de dos, debout, le visage vers la cloison de métal, tout près de moi. Son téléphone à la hauteur de ses yeux elle envoie à son écran d’intelligence artificielle : paralysie du côté gauche homme 90 ans. La réponse est un texte assez long sur l’accident vasculaire cérébral et ses conséquences. La jeune femme ne contient pas ses sanglots ni ses « c’est pas vrai, c’est pas vrai ». Sans doute comprend-elle que son grand-père qu’elle aime tant, et qui la faisait éclater de rire, enfant, ne lui racontera plus jamais de blagues aussi drôles.
5 juin
Et pas un jour sans y penser. Toujours pas un jour sans y penser. Avoir failli être tué. Ça fait beaucoup de verbes des milliers de fois répétés.
6 juin
« L’absurdité le frappa comme une gifle »… c’est à éviter ce genre d’image que doit servir la relecture. Alors se dire : le frappa comme quoi ? Chercher une autre image. Ou alors pas d’image : « l’absurdité le frappa ». Souvent c’est : « l’absurdité de la situation le frappa ». Trop souvent. Trouver autre chose. Simplement supprimer ? C’est souvent la bonne solution. Pas là. Il faut qu’on sache qu’il trouve la situation absurde. Il y a sans doute un autre moyen. Plus subtil, plus élégant. Écrire, c’est là. Dans l’absurdité comme une gifle. Qui frappa. Et le dire autrement.
7 juin
La douleur et la tristesse laissent un jour toute la place à la colère. La colère était déjà là. Une force de vie, positive. Mais longtemps engluée. Elle a désormais toute la place de s’affirmer, elle sait les faits. Elle connaît les arguments. Elle ne pardonne pas. Elle n’accepte pas. La colère, mauvaise conseillère ? Pas celle qui sert de carburant contre la bêtise et l’injustice. Pas celle qui se lève contre les fautes morales. La colère a été là très vite. Elle restera. Elle est le stigmate qu’on porte au front. Haut. Dans la lumière. La fierté, même : on a tenu contre la bassesse.
8 juin
La littérature a-t-elle jamais connu plus dur moment ? Le livre ne nourrit plus ni l’auteur (on le savait), ni l’éditeur, ni le libraire : le public s’éloigne sans regret de ce qu’on lui propose. Et si l’on se met à sa table pour écrire, c’est sans certitude qu’il se passera quoi que ce soit d’autre qu’un texte. L’écrivain n’a jamais eu d’autre objectif ? Ça n’est pas la question. Le public s’éloigne, les politiques ne suivent plus ni ne précédent. Alors écrire ? Parce qu’il n’a jamais été question d’autre chose, on continuera.
9 juin
Être capable, ce qui ne m’arrive jamais, de réciter mon emploi du temps d’il y a trois ans et de ce qui a rempli les semaines suivantes jusqu’au mur en pleine face. Je sais que, comme en 2024 et 2025, je vais y penser aujourd’hui, demain et les jours suivant.
Avons-nous tous de ces dates qui, petit à petit, deviennent secrètes parce que tous les autres les oublient ? Jours de deuil, jours de douleur qu’on ne partage pas.
Oh, le temps fait son travail. Trois ans, ce n’est pas rien. Un jour, cela fera dix ans. Mais ce sera toujours juin. Il fera beau. Et la Seine coulera sans que rien cicatrise tout à fait.
Ce n’est pas de l’ordre de la plainte : on vit de souffrance et l’on fleurit sur le tas de fumier où l’on jette pêle-mêle les mauvaises herbes, les épluchures et (je ne peux pas avoir inventé ce souvenir d’enfance) le placenta des vaches qui viennent de mettre bas.
Mais l’on fleurit. Et un veau encore couvert de liquide amniotique fait ses tous premiers pas. Faut-il le sécher d’une poignée de paille propre ou laisser sa mère le lécher ? Je ne sais plus. Je me souviens que rien n’est beaucoup plus émouvant que le regard étonné du veau à sa naissance, et les premières heures.
Les tas de fumier a trois ans. L’odeur de leurs fautes morales imprègne tout. Ce qui fleurit aura toujours un arrière-goût de placenta en décomposition. Mais ça fleurit. Ça fleurira.
10 juin
Certaines questions méritent de ne pas être posées.
11 juin
Bourse d’écriture : être payé d’avance pour résultat escompté. Une forme de reconnaissance. De l’argent public versé pour que j’écrive. C’est, en ces temps troublés, un étonnement : oui, j’ai convaincu que cela pouvait avoir du sens et que soutenir ce travail d’écrire pouvait être bénéfique. Alors que j’en doute si souvent.
12 juin
Qu’est-ce que j’ai appris ? Rien de très positif. Que l’autre ne tiendra parole qu’en de rares occasions. Qu’il ne respectera pas les valeurs qu’il professe. Que le système économique est sans pitié ni considération. Que les relations de pouvoir sont viciées par nature et que ceux qui exercent ce pouvoir en abuseront tôt ou tard. Tout ça est écrit mille fois et maintenant gravé profond dans des zones sous-cutanées où la cicatrisation se révèle sans fin. Soit. On en fait quoi ?
D’abord ne plus tenter de rentrer dans le rang. Faire ce qu’on sait et partager. Donc écrire, parce que c’est vital. Et explorer des territoires. Ne pas chercher à tirer de profit des explorations, donc partager encore. Les choses plutôt réussies et, parfois, des expériences bancales. Que d’autres se servent là-dedans.
Il y aura encore des insultes et des tentatives d’humiliation. Et des soutiens, et des encouragements. Il y a forcément, ici ou là, de la bonté. Peut-être même du désintéressement. Quelques uns qui ne jèteront jamais la pierre. Quelques uns aux bras ouverts, aux mains tendues. Qu’on ne m’en veuille pas : je ne sais plus comment l’on se débrouille de tout cela. Cela ne facilite rien.
Parmi les cicatrices des dernières années, une blessure ne se referme pas. Je ne la nomme pas : je n’y pose pas de mots. Parce que nommer les blessures, c’est déjà poser un diagnostic ? Et donc un pas vers la guérison ? Peut-être que c’est là précisément qu’écrire est vital, là que le lien à la littérature s’impose. Exactement et précisément là où je ne nomme pas mais tourne autour. Un lieu qui n’existe que par ce qui le délimite et dont l’approche n’est possible que par la multitude des tangentes envisageables. Un lieu qui n’existe qu’en négatif de la géographie.
13 juin
La vie s’organise autour du temps consacrable à l’écriture. Ici, une dizaine de jours sans un rendez-vous. Aucune obligation. Rien de dû à personne. Juste soi face à l’écran. pour le meilleur, le pire, ou une certaine forme de médiocrité. Nous verrons. Ces jours ont le droit à l’échec. Ils sont une opportunité. Pas d’excuse : il devra en sortir quelque chose.
14 juin
Redémarrage du projet d’écriture qui devrait m’occuper tout l’été. 64 chapitres et de nombreuses contraintes. Essayé l’écriture par l’IA : ça ne fonctionne pas. Terne, répétitive, l’IA peine à gérer le rythme et la surprise nécessaires à une narration fluide. La méthode ? Créer des outils qui m’aident à gérer (suivre) les contraintes. Ça, l’IA semble capable d’y parvenir. Et je pourrai dès lors me concentrer sur l’écriture.
16 juin
Je lis par lampées. Une gorgée, et reprendre sa respiration. C’est, selon, un paragraphe, parfois trois pages. Rarement plus. Si le texte est bon ça suffit. Je déguste.
17 juin
Ce que les modèles d’embedding font à la langue est fabuleux. Ce sont des maths. La transformation du langage en vecteurs. Et des opérations mathématiques à partir de là. La puissance du modèle, le nombre de dimensions, la précision du découpage en tokens, les calculs possibles à partir de là. Comprendre les bases, conceptuellement. Parce qu’on voit comment ça fonctionne à petite échelle. La boîte noire que ça devient lorsque les dimensions se multiplient : ce n’est plus du tout accessible à l’esprit humain. On sait, sur le principe, mais c’est imprévisible. Et c’est pour cela que c’est aussi fascinant.
18 juin
M’interrogeant pour une fois sur ce que deviendra le site sur lequel j’écris depuis plus de 20 ans des textes que je n’ai pas toujours pris la peine de sauvegarder, je jette un œil sur archive.org et, surprise, de multiples sauvegardes à travers le temps apparaissent. Archive.org disparaîtra peut-être un jour. En attendant, on y trouve des choses qui auraient pu s’abîmer dans les limbes, et quelques unes auxquelles je tiens.
Idée farfelue : écrire une biographie à partir de là-bas ?
19 juin
Il faut vivre avec le deuil de l’autre lorsque ce qu’on peut faire de plus utile, c’est de disparaître à ses yeux. C’est de l’ordre du sacrifice. L’ultime preuve que l’on tient à l’autre, c’est de lui laisser croire qu’on s’est détaché. Et c’est aussi un sujet de roman. Ou d’une tragédie. Je m’en rends compte en écrivant. Le sujet du roman est juste là. Il y a un désespoir que ne compense pas le sentiment du devoir accompli. Et c’est peut-être bien le sujet sous-jacent qu’il me manquait. La vie en retrait, impossible.
Comme souvent, quand un projet d’écriture semble faire du sur place, c’est qu’il manque un moteur. Là, je tiens peut-être celui du livre en cours.
C’est racinien, non, ce sacrifice ?
20 juin
Premières pages de Modiano, Les Boulevards de ceinture. Quelle leçon de construction ! C’est suivre trois hommes qui dînent puis rentre chez eux. Maîtrise totale de la narration. C’est juste époustouflant. Et la suite, avec changement de point de vue, tout aussi ébouriffante. Lire, c’est parfois continuer d’apprendre à écrire.
21 juin
Création d’une langue avec IA grâce a un traducteur qui, au fil de l’eau, invente les mots qui manquent, mais pas ceux que la vision du monde empêche. J’ai mis en ligne un truc assez poétique.
22 juin
Grosse relecture. Peut-être la dernière avant les épreuves. Lecture tunnel et, oui, quelque chose de l’ordre de l’émotion passe par le texte. C’est curieux, l’émotion : pourquoi ça fonctionne avec quelques mots posés sur une page. Comment on y croit ? Pourquoi ça marche (pourtant… toutes les raisons que non). On verra aux premiers retours.
23 juin
Période caniculaire. Le matin, fraîcheur très relative. Créer la poche d’air la plus fraîche possible puis s’enfermer dedans hermétiquement, le temps que l’air chaud du dehors passe. Et protéger comme on peut chaque ouverture des rayons ardents du soleil. Longtemps qu’on n’avait pas utilisé l’adjectif ardent « qui est en feu ». Au figuré aussi : passionné, enthousiaste. Un amour ardent. Est-ce que le mot ardent se perd ?
24 juin
Ne pas sortir. Ne voir personne. Rester seul.
25 juin
Quelle que soit la façon de le prendre, le projet pressenti m’ennuie au bout de six ou sept chapitres. Il ne m’a pas fallu plus pour convaincre de m’octroyer une bourse d’écriture. Mais c’est mauvais. Je rame. Ça ne m’amuse pas. Je suis incapable de trouver du plaisir à l’écriture de ce machin. Abandonner ? D’autant qu’hier, de nouvelles idées viennent. Qui m’enchantent. Abandonner ou raccrocher les deux ? Je ne sais pas. Toujours une forme d’enthousiasme quand une nouvelle idée arrive, avec de l’épaisseur et de la cohérence. Il va falloir choisir. Écrire.
26 juin
Contrat signé pour le roman numéro 3. Changement de maison. Sortie janvier 2027. Le texte est fini. Hop. Enchanté de me préparer à défendre ça.
Je ne peux pas ne pas repenser à celle qui refusa un jour de m’écouter, puis que j’écrive, pour finalement planter le dossier dont elle avait la charge. Je sais pourtant qu’elle n’a de place que dans l’oubli.
27 juin
Ce lieu, que j’explore, regroupe tellement de problèmes en si peu de place qu’il semble idéal pour devenir non pas le décor mais le personnage principal d’un livre sur la fin du monde. Tout semble y être, tout prépare la catastrophe. C’est le modèle en réduction de l’addition de nos contradictions. ce sera, au mieux, pour 2028. Le temps de creuser. Commencer par le lieu, par l’ancrage dans le réel. Si c’est aussi terrible que je le pressens, je changerai les noms. Le lieu d’abord, l’histoire suivra.
28 juin
Est-ce que le souvenir d’un sourire est encore un sourire ?
29 juin
Écrire le marais. C’est un motif très riche, ancré, réel. J’ai choisi le modèle et déjà beaucoup lu. Le marais possède la force romanesque nécessaire au projet de roman. Ce sera donc le marais. Unité de lieu à écrire. En faire un personnage, pas un décor. J’ai écrit quelques pages. Ça tient. J’ai l’amorce du scénario. Ça tient. Je vais me rendre sur place. À la rencontre du roman à écrire. C’est comme un premier rendez-vous : on s’est tout imaginé. L’autre sera-t-il à la hauteur, sans vice caché ? Avantage ici : possibilité de le réécrire. De le remodeler. Large pouvoir de la fiction.
30 juin
L’histoire du marais me passionne. Je m’y consacre donc. Ce n’est pas le projet qui a permis l’obtention de la bourse d’écriture mais c’est finalement le projet qui va occuper le temps libéré. Je suis au croisement de nombreuses expériences dans lesquelles puiser. Et l’ensemble me semble assez cohérent pour faire livre. Alors j’écris.

