1er janvier
Le 1er janvier 1895, Jules Renard consacre un long passage au bilan des 365 jours précédents. C’est ce que j’ai lu hier. Et je me suis laissé entrainer au fil des semaines suivantes. Bottin mondain des lettres de l’époque, et traits d’esprit comme on lui en connaît. La campagne et les mondanités. L’écriture et les animaux.
Pour finir l’année, aussi, l’exposition sur les mangas du Musée Guimet. Très belle bien qu’on soit un peu serrés. Je découvre un univers que je n’avais qu’effleuré jusque là. Déambulation dans les collections permanentes. Grandioses et gênantes. Est-ce qu’on ne devrait pas rendre tout cela aux pays d’où ça vient ?
3 janvier
1000 milliards d’odeurs. Au moins. Que nous serions capables de distinguer. Et si peu de mots pour les dire. Des mots qu’on associe aux odeurs d’autant mieux qu’on sait y faire correspondre un souvenir personnel. On n’a guère d’outils pour partager tout cela.
4 janvier
« Mais on a le droit de faire ça? » Réaction presque outragée d’un proche lorsque je raconte l’expérience d’écriture d’un roman avec l’IA. Ce n’est bien entendu pas une question de droit, mais de ce que ça dit d’écrire avec l’IA : comme ça attaque l’image de l’écrivain plus ou moins génial qui choisit chaque mot. Est-ce que c’est encore écrire ? Est-ce que c’est légitime ? La première question me semble plus importante : est-ce écrire ? Elle oblige à s’entendre sur le sens du verbe « écrire », sur ce qui se passe quand on écrit. Dans le mouvement. La pensée qui évolue avec les mots. On n’arrive pas là où l’on s’attendait à aller. L’écriture est un chemin, contrairement à la rédaction, qui est la réalisation d’un programme. Tout est connu d’avance dans la rédaction. Écrire avec l’IA ou rédiger avec l’IA n’est pas la même chose. La plupart des gens essayent de rédiger (peu écrivent). Donc, écrire avec l’IA serait la possibilité de suivre un chemin plutôt que réaliser un programme. J’ai l’impression qu’on touche là une distinction tellement fondamentale… Si je veux que l’IA rédige, elle va tenter de suivre un plan, et elle devrait suivre une notice (elle fera ce qu’on lui demande dans l’ordre ou on lui a demandé). Pourtant, ce n’est pas ce qu’elle sait faire.
Imaginez que vous donniez un meuble à monter à un IA générative. Elle va calculer après chaque action l’action suivante la plus probable. Bien sûr, elle intègre la notice dans son calcul. Mais si elle ne comprend pas un dessin, ou une explication, elle va continuer d’avancer, et, elle placera une planche à l’envers, et elle continuera sur cette base. Et tant pis si, à la fin, vous avez une table basse plutôt qu’une bibliothèque.
Si vous ne donnez pas de notice à l’IA générative, elle va se fabriquer une représentation de la bibliothèque à partir des mots que vous utilisez et de ses données d’entraînement et finalement construire une bibliothèque. Pas comme un ingénieur, mais parce qu’elle a été entraînée sur assez de représentations de bibliothèques. Ce qu’elle vous proposera pourrait vous surprendre (ça dépend beaucoup des mots que vous utilisez et de la façon de construire vos phrases).
Quand je rédige avec l’IA, j’ai le plan, je sais ce que je veux obtenir. Quand j’écris, j’ai un chemin à parcourir, des idées, mais une ouverture à l’inattendu, parce que je sais qu’écrire ce n’est pas tout prévoir.
Je préfère largement écrire à rédiger (ça explique tellement de choses sur qui je suis…)
Et ce que j’ai trouvé, c’est un chemin d’écriture avec l’IA. J’ai le droit de faire ça ? Oui. Et je pense que l’IA est un très bon outil pour écrire.
7 janvier
De la poésie à l’état pur tout le long de la première de « où es-tu ? », au Théâtre du Rond-Point. Keren Ann et Irène Jacob dialoguent en textes et en musique. « Je t’aime pour toutes les femmes que je n’ai pas connues », c’est Eluard. Il y a le dos d’Irène, tour à tour grave ou pétillante. La guitare de Keren, grave ou pétillante. Il y a le grand tour des sentiments. Les dialogues qu’on ne veut pas voir finir (Cocteau), et ce spectacle hors des formes convenues non plus. De l’émotion.
Très belle mise en scène de Joëlle Bouvier.
8 janvier
Chaque projet bouclé est l’occasion d’un projet nouveau. Une forme de frénésie, de gloutonnerie. Et après, j’écris quoi ? Et comment ? Répondre hier à un appel à projet, enchaîner aujourd’hui avec une demande de bourse. Tout en ne sachant pas s’il y aura un prochain livre (le silence des éditeurs, même court, même gorgé de promesses, c’est l’inconfort : tout semble chaque fois remis en jeu comme si plus rien, jamais, n’allait avoir lieu).
Et il y a eu ce message annonçant qu’un client baissait ses tarifs de 5%. Sans sommation. Sans aucune considération. La même violence, encore, de ceux qui ont le pouvoir. Le système pourrit par les entrailles. Par la tête. Par le cœur. No future.
Neige. Tempête. Fin du monde. C’est là qu’il faut écrire.
9 janvier
Il y a la tentation pour un mot de se plonger dans son histoire, son étymologie, ses usages par les auteurs et peut-être dans les familles, la rue, les cafés. Et il y a les mots qui viennent avec le mot (crin, velours, fer, mitaine, moufles… on reconnaît le mot gant à ce qu’il ouvre comme potentialités). Peut-être que c’est ce qu’il y a de plus littéraire dans l’intelligence artificielle, cette capacité à ouvrir des champs (moto, ski, baseball, duel…) Le jeu des associations pondérées. L’IA générative calcule et ouvre des champs multidimensionnels. S’y projeter avec la part d’incertitude, ouvrir et fermer des champs d’exploration. C’est de la poésie (et si les poètes étaient les grands précurseurs, et si les explorations de Francis Ponge étaient des portes déjà ouvertes). Il y a, avec le gant, l’éponge et la toilette, la chaleur et l’humidité, la propreté Mapa, la délicatesse ou la violence. Un seul mot, pourtant… Replonger avec fascination dans le dictionnaire infini des analogies.
10 janvier
« Tous les avis de décès » : la page remonte dans ma veille, jour après jour. Liste de morts dont les noms s’égrainent lorsque je cherche le lien. Je suis du groupe des défunts, des regrettés dont certains jugent utile de faire figurer le nom dans cette liste, puisque c’est en me cherchant que je m’y trouve. J’espère ici ou là un avis sur un de mes livres, et voilà les avis de décès qui me remettent à ma place. Mais je m’aperçoit de ce qu’on entend et qui submerge le subconscient : « la vie de décès ». Joli titre. On pourrait lire « lavis de décès », ce serait bien différent. Et puis : « lave hideux décès ». Tout fait sens, d’une façon ou une autre.
12 janvier
Poser doucement les fondations d’un livre de plus. Avancer à mon rythme d’écriture. Trop rapide pour les éditeurs. Trop rapide pour les institutions. Mais, ce qui importe : écrire. Il n’y a plus rien à gagner à la publication à part le regard extérieur. Je ne veux pas me bagarrer pour faire les choses. Plus d’attentes, pas de déceptions, et peut-être d’heureuses surprises. Cela n’importe plus. Lise qui veuille, en parle qui ça intéresse, m’interroge qui a des questions. Remplir quelques dossiers pour des bourses ou des résidences. Il faut bien. Poser doucement les fondations du livre suivant. Allez. Qui vivra… Les livres et les textes s’imposent. Ça a survécu à tout.
13 janvier
Ce qui se pose dans le journal n’a rien d’une vérité générale. C’est ce qui traverse le moment de l’écriture. Ici, la salle à manger de l’hôtel. On y parle allemand (je ne comprends pas un mot). Musique à très faible volume. Mobilier et décoration moderne sans ostentation. Nourriture de qualité pour un lieu de cette catégorie. Presque que des hommes. Déplacements professionnels. Bruits d’assiettes et de couverts. Déplacements incessants des tables au buffet. Il y a eu des centaines de salles à manger d’hôtel. Le plus généralement dans la solitude. Quelques fois dans le bonheur de ne pas voyager seul. Je ne pourrais pas reconstituer la liste des endroits où j’ai petit-dejeuné. Plus facilement celle des personnes avec lesquelles je l’ai fait. Parmi elles, celles avec lesquelles ce repas ne sera plus jamais partagé. Hélas.
14 janvier
Le temps passe lentement et rien ne s’efface.
15 janvier
D’un désastre on compte ce qui subsiste. Les débris d’un naufrage portés par les vagues. Trois objets dans des ruines fumantes. La vie est un désastre. Il ne faudrait pas s’en étonner. Qu’est-ce qu’on en sauve ? Soi-même, et pas toujours. Quelques autres. De quoi parfois se réjouir. Et il y a les regrets. Ce qu’on n’a pas pu sauver, ce qui s’est perdu. Ce qui est resté de l’autre côté de la tempête. Les blessures avec lesquelles avancer vers le désastre suivant. De catastrophe en catastrophe. Les failles creusées si profond que rien n’y pourvoira. Qu’il ne puisse manifestement pas en être autrement ne suffit pas à se résigner.
16 janvier
J’ai honte, sans doute, qu’on ait trahi ma confiance. Il m’était si difficile de la donner.
17 janvier
J’écris. C’est ce que je fais. De toutes les façons, explorant des voies, repassant sur des sillons longtemps labourés, n’évitant pas quelques ornières. J’écris comme lorsque j’étais enfant. Cette scène, à huit ans sans doute, peut-être sept. Je suis penché sur mon cahier. C’est mon premier poème. Une jubilation aux mots « camembert pommes de terre frites ». C’est un dîner. Les mots me permettent d’inventer. Je vais de ma chambre au salon (traverser la cuisine, l’entrée, prendre à gauche). Je lis mon poème ou je le tends ? Ma grand-mère est là. C’est elle qui me félicite, qui m’encourage. Je ne cesserai plus. Il y a cette étape. Comme il y en a eu d’autres avant, et toutes celles d’après. Écrire. Ça a toujours été là.
18 janvier
D’avoir touché le fond et d’y avoir senti des mains et des pieds m’appuyer sur la tête, des poings me labourer un visage déjà raviné par les larmes, il faut bien faire quelque chose. Et quoi d’autre qu’écrire ? Suivre le mouvement du fond touché où l’on s’enfonce encore (il n’y a pas de fond, découvre-t-on, il y a toujours plus profond), puis ce qu’on remonte avec soi de limon, de graisse, de débris. Ce qu’on remonte de la terreur qu’on a croisée. Ce qu’on sait de la bêtise, de l’humiliation, de la violence. Ce qu’on a découvert malgré soi des femmes et des hommes. On remonte comme ça, comme on sortirait de la mine les poches pleines d’or. Mais c’est la lie, la boue, les pollutions d’hydrocarbures, les huiles épaisses. La fange. Et ça colle et ça pue. Il faut que ça sèche, que ça prenne les formes qu’on tente de créer et ce sont bonshommes nigauds, femmes sans relief, avortons insipides qui deviennent personnages tragiques ou bouffons, ombres de théâtre. Marionnettes. On peut alors raconter ces histoires que personne n’a traversées sauf les rescapés. Les aventures d’éclopés sans visage, d’amputés, de trépanés qui se souviennent à peine avoir un jour fait confiance. Un jour de trop.
On les entend rire à des kilomètres et ça glace le sang.
19 janvier
J’ai hérité d’une lampe. Une belle lampe, bougeoir en étain, abat-jour ovale, noir. Elle est restée quelques années à la cave. Inutilisable, la prise arrachée. Je l’ai remontée de la cave, puis démontée, j’ai changé le fil, dévissé la douille, resserré l’ensemble. Et, aujourd’hui, j’ai acheté une ampoule et j’ai branché la lampe. Elle fonctionne. Ce n’est pas grand chose et c’est beaucoup. Rallumer ce qui est resté à la cave. Voilà. La lumière. Avec mes mains, le petit tournevis. Et appuyer sur l’interrupteur.
20 janvier
Avoir assisté à une désagrégation du réel. On prend une situation. Les choses semblent tenir. Les forces se répartissent comme on a l’habitude : résistance des matériaux, gravité, lois de la thermodynamique. Tout semblait normal et l’on savait où prendre appui et comment les surfaces réagiraient. Viens la désagrégation. Ce qui semblait sûr se révèle sous un autre jour : on s’embourbe dans une pâte à crumble. Le réel devient une pâte à crumble pas tout à fait cuite. Et c’est ce dans quoi l’on marche, ce dans quoi l’on nage, ce dans quoi l’on dort. C’est ce qu’on respire, aussi, des particules fines de pâte à crumble à moitié humide. Des sables mouvants hétérogènes. Et là, lorsqu’on appelle au secours, les autres s’avèrent de la même matière que le monde, aussi peu fiables. Tout aussi friables.
21 janvier
Accorder sa confiance. C’est une belle expression, non ? Accorder. Tout ce que le verbe charrie avec lui. La musique et la grammaire. Les relations. Et la confiance. Accepter sa vulnérabilité en se fiant aux intentions de l’autre. Je t’accorde ma confiance : me voilà vulnérable, mais sans crainte. Et l’on fait comment après, la confiance trahie ? Qu’est-ce qui s’accorde encore ?
22 janvier
Quatre siècles et demi après sa création, Les femmes savantes n’ont pas vieilli. C’est étonnant. Portée par La Comédie française, au Théâtre du rond-point, la pièce bénéficie d’une mise en scène de haute volée d’Emma Dante. Les personnages sortent littéralement de malles où ils semblent avoir pris la poussière depuis longtemps, et la magie opère. Force incroyable des acteurs qui savent donner chair aux marionnettes qu’ils semblent être au départ. C’est un hommage au théâtre, au jeu, à la puissance d’un texte. Et cette scène incroyable que j’avais oubliée lors de laquelle les savantes se piquent d’interdire des mots, voire des syllabes ! La veille, c’était un morceau de Claudel au Théâtre du Châtelet, une heure de répétition, mais, là, je ne marche pas. À cause de la musique de Philippe Leroux ? Pas seulement (et pas de sa faute : il est une forme de musique savante contemporaine pour laquelle je n’ai pas les clefs). Je lis après le texte de L’annonce faite à Marie et je ne peux pas. Pour l’anecdote, noter qu’il a porté la pièce durant 56 ans, vivant hanté par ses personnages. Mon indifférence ne me surprend pas plus que ça. On peut vivre en restant insensible à Paul Claudel, non ?
24 janvier
Exploration partagée de ce qui est envisageable, littérairement, avec l’IA. Les espaces latents qui s’ouvrent dans chaque contexte, derrière chaque mot comme des continents à explorer. Chercher des ouvertures, des chemins, des façons de faire advenir des textes qui n’auraient pas eu d’existence autrement. Il y a forcément des choses à trouver. Rien à perdre à chercher. Je poursuis. Je partage.
26 janvier
Superbe récital Juliette Mey à la salle Gaveau autour de Vivaldi. Avec l’orchestre de l’Opéra Royal dirigé par le violoniste Théotime Langlois de Swarte. Vivaldi… on y va avec l’idée de passer un bon moment. Ce n’est pas la musique la plus difficile d’accès. La mezzo-soprano démontre une virtuosité époustouflante (on retient son souffle pendant qu’elle pas). Ce qui touche dans ce concert : le plaisir pris sur scène, la joie visible de jouer ensemble. Même l’été des quatre saisons, qu’on pourrait croire trop entendu, devient un morceau de bravoure. Et, surprise, des inédits de Vivaldi, retrouvés, jamais enregistrés ni donnés à Paris. Public conquis. Grosse envie de réécouter Vivaldi, notamment un concerto pour basson que j’aimais il y a plus de trente ans, et découvrir qu’il y en a 37 ! Qu’ils ont tous été enregistrés. Voilà qui va m’occuper.
27 janvier
Je limite depuis fin 2023 mes contacts avec les organisations hiérarchiques au strict minimum. Question de santé mentale. J’y ai fait l’expérience d’une violence sourde, déshumanisée, quoi qu’on s’y gargarise de jolis mots et qu’on y affiche des valeurs de façade. La bêtise et le pouvoir y ravagent les meilleures intentions. Hier encore, croiser dans les yeux d’une interlocutrice la désillusion, le désespoir. Ce jeu n’en vaut décidément pas la chandelle.
29 janvier
Pas bu une goutte d’alcool depuis quatre semaines. Pas de difficulté particulière. J’ai toujours envisagé que j’arrêterai un jour, pour de bon. C’est peut-être maintenant. Je ne vois pas pourquoi il en serait autrement. Ça se note ici, dans le journal. Parce que ça a un rapport avec l’écriture ? Sans aucun doute. Tous les psychotropes ont un rapport avec l’écriture. Et leur absence également. On a la liste des écrivains alcooliques en mémoire.

